8/10Land of the Dead, le territoire des morts

/ Critique - écrit par Lestat, le 11/08/2005
Notre verdict : 8/10 - Regarde les hommes tomber (Ecrivez votre critique)

Tags : film morts dead romero territoire land zombies

Il n'a fallu qu'une flotte d'extraterrestres à Spielberg pour déchaîner le chaos. A lui tout seul, George Romero aura mis presque quarante ans. C'est effrayant quand on y pense. Mais l'homme y sera allé petit à petit. Du noir et blanc à la couleur. D'une masure perdu dans la campagne de Pittsburgh à la Pennsylvanie toute entière, si ce n'est le monde. D'une petite production en 35 mm à un film en scope distribué par Universal. Ce quatrième volet de la Trilogie des Morts Vivants, c'était plus qu'une attente, s'en était presque un fantasme. Annoncé, reculé, alors que Romero enchaînait les rendez-vous manqués depuis Bruiser. Bruiser, "ce petit film que personne n'a vu", comme l'intéressé se plait désormais à qualifier son rejeton, qui reste son oeuvre la plus fluide, mais aussi la plus étrange dans sa filmographie. Personne ou presque ne semble avoir compris ce qu'il a voulu faire avec cet ersatz de The Crow. Romero et ses chères créatures subiront également les coups du destin. Le 11 Septembre entre autre chose, catastrophe après laquelle Hollywood a préféré un temps mettre du baume aux coeurs de ses citoyens traumatisés. Puis presque inopinément, il y eut un drôle de soubresaut dans le cinéma d'horreur, des Resident Evil par ci, des remakes par là. Le Zombie redevenant à la mode, Romero sort soudain de sa retraite, son quatrième épisode sous le bras. Certains s'en offusquèrent, accusant déjà le vieux maître de manquer de droiture. Retour opportuniste, c'est un fait. Comme il est vrai que Romero est un fin renard et n'aura fait que saisir sa chance. Aujourd'hui, c'est le bout du chemin pour le fan de la première heure, et c'est dans une petite salle, où il n'y a pas grand monde, que le nom de George Romero s'inscrit sur l'écran. Un instant qui touche l'éternité lorsqu'on a pas la chance d'avoir eu vingt ans en 1978...

Land of the Dead nous plonge en un univers digne d'un post-apocalyptique, et finalement pas si éloigné du Jour des Morts Vivants. Une ville retranchée, enserrée de miradors et de barbelés. La plupart des habitants vivent dans des ghettos insalubres à la lisière de la cité, où règnent le marché noir et la clandestinité. Les plus riches, quand à eux, coulent des jours presque paisibles, dans de gigantesques immeubles dont les habitants sont triés sur le volet. Tout ce petit monde est dirigée par Kaufman, un homme peu scrupuleux qui ne quitte que rarement le Green, la plus haute tour de la ville. Pour subvenir aux besoins de tous, une équipe de mercenaires recrutés dans les basse-couches organise des expéditions de ravitaillements. Leur atout principal ? L'Eclaireur de la Mort, monstrueux véhicule surarmé qui fait le ménage dans les rangs des non-morts. Il y a là Riley, le leader, qui ne rêve que de s'enfuir au Nord, qu'il pense dépeuplé. Il y a aussi Charlie, tireur d'élite, défiguré et un peu simplet. Ou encore Cholo, qui n'a d'autres ambitions que d'obtenir un appartement dans le Green. Quand Kaufman lui refuse une nouvelle fois, Cholo dérobe l'Eclaireur de la Mort dans la ferme intention de détruire cet édifice qui lui est refusé. Recrutés par Kaufman contre récompense, Riley, Charlie et Slack, une prostituée sauvée d'une arène de jeu, vont devoir arrêter Cholo avant qu'il ne commette l'irréparable. Mais au dehors, les choses changent. Sous l'impulsion de l'un de leurs congénères, les Morts-Vivants semblent évoluer, raisonner et en un mot, s'organiser. Bientôt, une armée des morts se constitue, et conduite par ce chef naturel, marche vers la cité...

Dans un petit jardin, des Morts Vivants déambulent dans le crépuscule. A l'intérieur d'un kiosque, un petit groupe décharné tire quelques sons lancinants et sinistres d'une vieille trompette. Dans Le Jour des Morts Vivants, les quelques humains survivants étaient retranchés dans un silo souterrain, s'enfermant pour mieux se protéger. Vingt ans plus tard, les choses n'ont pas changé, voir ont empiré. L'Homme n'est plus dominant, c'est une race en sursis, revenue à une société presque féodale. D'entrée, le ton est donné : Land of the Dead sera sombre, violent et nihiliste. Romero évite les lieux communs. Pas de morsures camouflées, d'amourette ou de retournements qui tombent bien. Land of the Dead, univers impitoyable où l'on extermine, on exécute, on se suicide dans une obscurité persistante. La Mort est partout dans ce monde à la New York 1997, à l'extérieur des barricades aussi bien qu'a l'intérieur, où l'on parie lors de cruels combats de Mort Vivants, autant de jeux du cirque remis au goût du jour. Land Of the Dead emprunte autant au cinéma d'horreur qu'à une certaine imagerie du cinéma de science-fiction post-apocalyptique, avec ces véhicules rafistolés, ces habitations faites de bric et de broc et ces personnages taillés à la serpe qui portent flingue à la ceinture. Deux registres qui se marient assez bien, ayant en commun une noirceur de ton et une prédilection pour les existences désespérées. Il fallait bien ça pour traduire une humanité sur la brèche à force de se mettre en péril. Une humanité obsédée par des valeurs obsolètes. L'argent. Les privilèges. Il n'aura échappé à personne que Land of the Dead traite ouvertement, et assez rapidement, de la lutte des classes. Des Hommes luttant contre d'autres Hommes, les uns à la recherche d'un avantage que d'autres veulent conserver. Autant de combats absurdes dans un monde où tout est à refaire. Absurde, le mot est lâché. Car Romero en a fini avec l'humanité. Derrière sa loupe, il l'observe dans cette petite guerre sans gloires, où les erreurs de l'Histoire sont oubliées pour mieux être rejouées. Une humanité auto-destructice, incapable de s'auto-gérer, répétant inlassablement les mêmes schémas. La Guerre Froide notamment, avec ce Cubain, Cholo, qui en désespoir de cause braque ses missiles vers le Green, à son échelle symbole de la puissance économique. La répétition bête et méchante, des traits de caractère que l'on retrouvaient auparavant chez les Morts Vivants, ces même Morts Vivants qui se développent et s'humanisent. Un revirement de caractéristiques, symptomatique d'une frontière qui devient de plus en plus mince entre le civilisé et le primitif, chacun évoluant de manière inversement proportionnelle. Oui cette fois, George Romero est du côté de la Mort. Les Morts Vivants ont évolué, Land of the Dead a été bâti et vendu sur ce concept. Une caractéristique que l'on retrouvait déjà dans Le Jour des Morts Vivants, par le biais d'un seul représentant, Bub, le Zombie apprivoisé. Bub qui à force d'exercices surmontait ses simples réflexes -se raser, prendre un objet- pour se montrer mélomane et capable de sentiment. Dans Land Of the Dead, tout ceci semble suivre un cycle naturel, par le biais d'un Mort Vivant Noir, qui deviendra leader naturel de cette horde de non-morts. Par ce Zombie Noir qui découvre les armes et hurle à la mort devant le massacre de ses confrères, Romero injecte une intelligence certes, mais aussi une sensibilité et une dimension tragique à ses créatures. Land of the Dead devient alors troublant, s'emplissant d'une curieuse détresse, voire se montre émouvant lors de ces premières scènes terribles où les Zombies, fascinés par un feu d'artifice, sont fauchés les uns après les autres par les tirs des mercenaires. De tous les épisodes de la désormais Tétralogie, Land of the Dead en est peut être le moins manichéen, montrant des Morts Vivants qui n'ont jamais été aussi humains non plus à la recherche de nourriture mais d'un simple droit de vivre dans un conflit où ils sont les coupables et cibles privilégiées. Il est enfin dur de parler de Land of the Dead sans évoquer sa conclusion, et il serait d'ailleurs préférable pour ceux qui n'ont pas vu le film de passer au paragraphe suivant. Cette conclusion apparaît teintée du même faux optimisme qui hantait le final du Jour des Morts Vivants. Le film s'achève sur un monde où tout est remis à plat, où humains et Zombies vont chacun de leurs côtés. Une hache de guerre en apparence enterrée, mais laissant planer un message emprunt de pessimisme. Car sur cette parcelle de terre, les humains sont saufs, mais n'ont pas été sauvés par leurs semblables. L'humain a été sauvé par le Mort Vivant lui même, le Mort Vivant qui fit tomber les barricades et le régime en place, pour permettre à une société neuve de s'installer.


Il y aurait de quoi dire sur Land of the Dead. Complétant complètement la Trilogie originelle, Land of the Dead est également une réussite technique, nantis de scènes superbes. A retenir, un superbe débarquement de Morts Vivants, sortant d'un fleuve envahi par la brume. Romero montre là un réel sens de l'esthétisme, lui qui avait jusque là privilégié les approches plus râpeuses. D'ailleurs, il faut bien le dire, la mise en scène du réalisateur est d'une fluidité assez troublante où l'on ne retrouve que rarement la "patte" de Romero, sorti de quelques passages obligés. Une volonté de s'accorder à un public habitué à des réalisations plus modernes sans doute. On pourra en être chagriné, Land of the Dead n'en reste pas moins efficace, bien photographié et lisible en toutes circonstances. Sans oublier que Land of the Dead est gore, un gore non aseptisé ramenant aux grandes années du réalisateur, alors qu'il officiait avec Tom Savini. Savini qui fera d'ailleurs une petite apparition le temps d'un coup de machette bien placé. Land of the Dead se teinte de rouge comme au bon vieux temps, où les crânes explosent, les membres tombent pour mieux être dévorés, où les tripes sont prises à pleine mains. Le film tout en s'habillant de modernité, reprend ainsi ses apparats de la vieille école. On sent poindre une petite nostalgie dans Land of the Dead, par ailleurs truffé de clins d'oeils à l'oeuvre de Romero ou au genre en général. Le caméo de Tom Savini, son compère de la première heure. La présence d'Asia Argento, fille de son complice Dario. Des allusions à Zombie et bien sur, au Jour des Morts Vivants. Le Zombie Noir, décalque du personnage de Ben, dans la Nuit des Morts Vivants. Le design de certains Morts Vivants, qui rappèlent parfois Le Retour des Morts Vivants, voir Braindead. Quand à la scène des Zombies sortant de l'eau, elle semble faire écho à quelques plans de Carnival of Souls, influence indéniable du cinéma de Romero. La boucle est bouclée. Mais surtout, on pense souvent à un réalisateur au style assez proche de celui de George Romero : John Carpenter. Land of the Dead évoque ainsi New York 1997 ou Los Angeles 2013, mais aussi Vampires, Invasion Los Angeles, voir Ghost of Mars. Pour ne pas oublier d'être objectif, il faut dire enfin que Land of the Dead n'est pas exempt de défauts. Ça fait mal, mais c'est ainsi. Au rayon des regrets, un "héros" sans grand charisme -supplanté par Charlie, un second rôle comme on en fait plus-, un budget qu'on devine un peu étriqué pour les ambitions du réalisateur, des touches d'humour aussi rares que malvenues et un plan final un peu ridicule. Sans oublier la durée trop courte, à peine une heure et demie, ce qui reste peu pour l'univers mis en place.


1968 : La Nuit des Morts Vivants
1978 : Zombie
1986 : Le Jour des Morts Vivants
2005 : Land of the Dead, Le Territoire des Morts

Voila, c'est fait. Land of the Dead, vierge dans la légende, prend désormais sa place aux côtés de trois objets de culte. En bon petit dernier, il devra faire respecter sa place, principalement face au titanesque Zombie, qui restera sans doute toujours l'un des meilleurs films de Morts Vivants jamais réalisé. Quoiqu'il en soit, Le Territoire des Morts fait honneur à ses aînés.

George Romero est de retour. L'Apocalypse est dans son sillage.


2006, Land of the Dead : version longue

C'était prévisible et c'est arrivé, la sortie DVD a été l'occasion d'exhumer un Director's Cut, présentant quatre minutes supplémentaires (!) par rapport à la version salle. Aucune chance de changer le film de fond en comble, ni même de changer l'opinion des détracteurs, même si le fait de revoir Land of the Dead chez soi permet de l'apprécier pour ce qu'il est (un complément solide à la Trilogie, à l'angle post-apocalyptique bienvenu) et ce qu'il n'est pas (un chef d'oeuvre). Le message politique n'est donc pas plus fin, les séquences gênantes -la plupart se rapportant au commando de Denis Hopper- le sont toujours et Land of The Dead dans son ensemble ne gagne pas davantage en ampleur. Ceux qui ont apprécié le retour de Romero aux affaires qui saignent devraient cependant trouver un certain bonheur dans cette version longue. Plus gore, celle-ci permet de se rendre compte du travail de Greg Nicotero (le "N" de KNB), nouvel artisan-tripier de Romero qui succède brillamment à Tom Savini au rayon du cannibalisme. Parmi les nouveautés, on remarquera un zombie qui se mange lui-même, tel un lointain successeur de George Eastman (l'antropophageous, à ne pas confondre avec l'inventeur de la pellicule photo).

Dans un autre registre, Romero a également cru bon de rallonger le baiser lesbien du dernier acte. Une papouille qui sans être une faute de goût n'est pas d'une utilité folle pour l'intrigue, les deux demoiselles finissant de toute façon en amuse-gueule. Le nouveau montage corrige également quelques soucis de continuité -notamment dans l'alternance jour/nuit-, tout en proposant deux scènes inédites : un petit échange coups de feu entre Riley et le Nain et un passage surprenant où l'on découvre, un peu médusé, que l'on peut devenir zombie rien qu'en se suicidant. Etrange, mais cohérent avec la théorie du virus de La Nuit des Morts Vivants.

Land of the Dead Director's Cut, en DVD Zone 2 chez Wild Side