Seule survivante d'un accident de voiture, Mary migre dans l'Utah et tente de reprendre une vie normale. C'est sans compter les terrifiantes apparitions d'un homme fantômatique...
Dans un genre particulier, il y a toujours des films qui s'imposent telles des pierres angulaires, autant d'engrenages autour desquels se construisent des tendances ou des clichés qui deviendront incontournables. Sorti en 1962 dans un inintérêt poli, Carnival Of Souls restera comme l'unique long métrage d'Herk Harvey, réalisateur qui possède à son palmarès une liste de documentaires et de courts-métrages aussi insignifiante que longue comme le bras. A son décès, le réalisateur n'aura rien réalisé d'autres d'aussi ambitieux, et à ce qu'on en sait, n'en aura pas eu le désir. Dommage. Regarder Carnival of Souls de nos jours, avec une connaissance minimum du cinéma fantastique et d'horreur, montre que ce petit bout de pelloche est tout sauf inoffensif, car aura servi autant de référence discrète que de structure complète à des films eux-mêmes entrés dans la légende. George Romero ne cachera jamais que Carnival of Souls est un des films l'ayant poussé à prendre la caméra, influence dont le résidu le plus flagrant est la Nuit des Morts Vivants. David Lynch avoue ne s'en être jamais remis et effectivement, il n'y a qu'à regarder Lost Highway pour le confirmer. John Carpenter en reprend quasiment une scène entière dans l'Antre de la Folie. A la vision de Carnival of Souls, il est enfin, et surtout, impossible de ne pas penser à certains films majeurs du genre fantastique/horreur que sont L'Echelle de Jacob ou Sixième Sens qui y prennent racine plus ou moins subtilement et ceci durant toute leur continuité.
Qu'a t'il de si exceptionnel, ce Carnival of Souls ? A première vue, pas grand chose. A sa sortie, beaucoup y ont vu une adaptation d'un roman d'Ambrose Bierce, ou encore d'un épisode de la Quatrième Dimension. Autant de raisons, auxquelles s'ajoutent une fin alors peu conventionnelle, pouvant expliquer son bide relatif. Ce qui caractérise Carnival of Souls est son ambiance teintée d'étrange et son aspect résolument inquiétant qui en font une oeuvre à part. Une atmosphère troublante qui doit beaucoup à son dénuement total d'intrigue claire et de motivations cernées. L'homme qui apparaît à Mary ne se montre ni menaçant ni amène. Il ne parle pas, ne cherche pas à faire passer un message. Il se contente d'être là, d'apparaître ici dans un miroir, là dans le reflet d'une vitre. Une incertitude constante plane sur ses véritables intentions, mettant le spectateur en porte-à-faux. Comme s'il s'efforçait à nous faire suivre de fausses pistes, Herk Harvey donne à Carnival of Souls une dimension psychologique supplémentaire, en laissant planer le doute sur la véritable nature des visions de Mary, doute accentué par l'apparition dans le récit d'un psychiatre. L'avantage d'un sujet simpliste est qu'on peut l'étirer à outrance et Herk Harvey ne s'en prive pas pour insuffler à ses images une normalité ambiguë. Plus qu'une simple histoire de fantômes, Carnival of Souls se retrouve à être un film gorgé d'un sentiment de malaise, de part son absence de rationalité ou d'explications. Sentiment accentué par le dénouement, quasi-onirique, qui, se gardant bien de fournir la moindre explication, donne à l'ensemble un côté implacable voire pessimiste, tout en développant une sorte de poésie. Et pour qu'une telle ambiance transparaisse, il faut que la technique suive et c'est là que l'on se rend compte qu'avec le retrait et la mort d'Herk Harvey, nous avons perdu un grand du cinéma fantastique qui s'ignorait. C'est sur ce point précisément que l'on sent le plus l'influence de Carnival of Souls sur le cinéma de Romero. D'une succession de plans fixes, caractéristique qui deviendra comme la signature du réalisateur de Pennsylvanie, à un zoom soudain vers le haut d'un escalier, dont on retrouve le même mouvement et la même configuration de lieu dans une scène choc de la Nuit des Morts Vivants, il y a également fort à parier que c'est par Herk Harvey que Romero a acquis cette faculté à donner un aspect menaçant à des lieux communs d'une banalité confondante. Et que dire de ces fantômes qui tels des Morts Vivants se tiennent immobiles dans la nuit avant d'avancer vers Mary, en tendant les bras ?
Plutôt sec, Herk Harvey se montre capable de plus de maestria lors de scènes superbes, bercées par les accords d'un orgue hypnotisant. On retiendra une longue hallucination dans une église, magnifique instant au bord du cauchemar ou encore ce fameux final tour à tour envoûtant et tétanisant, où des fantômes, au rythme de cet orgue démoniaque, entament une valse, tournoyant comme les âmes damnées qu'ils sont. Dans ces scènes là, Carnival of Souls se rapproche d'une vision plus allemande ou italienne du genre fantastique, où la caméra prend des envolées inattendues et où la musique fait partie intégrante des images. La musique et les images voila bien les deux piliers de Carnival of Souls qui du reste est d'un total dénuement. Les rares effets spéciaux sont d'une simplicité extrême : un petit effet esthétique pour souligner un basculement surnaturel -ou psychologique-, des maquillages que l'on pourrait trouver limite grossiers pour les fantômes et voilà tout. Symboliquement, Carnival of Souls se rapproche beaucoup de la Maison du Diable du grand Robert Wise qui sortira un an après lui, film mésestimé lors de sa sortie, pas très original dans son à-propos et vierge du moindre artifice, devenu une référence et un représentant solide d'un cinéma plus virtuose que tape-à-l'oeil.
Carnival of Souls a ses défauts, c'est un fait. Pur produit des années 60, le plus gros reproche que l'on puisse faire à Herk Harvey est d'incruster dans son film un début de romance malvenu et tout à fait hors de propos, provoquant une sorte de cassure dans son récit merveilleux. Reste qu'après avoir vu Carnival of Souls, vous ne regarderez plus une fenêtre de la même façon. Ni un film de fantômes de la même manière. Ce film aurait eu de quoi devenir un classique, il n'en aura pas eu la chance. Du cinéma américain contemporain (Sixième Sens) jusqu'à l'asiatique (Trois Histoires de l'Au Delà), son influence reste palpable. En 1998, Wes Craven en produira un remake sorti chez nous sous le titre le Carnaval des Âmes. Un vilain film qui n'entretient que peu de rapport avec celui dont il est question ici. Au fil du temps, Carnival of Souls aura intégré l'imaginaire de quelques réalisateurs qui s'en inspireront, volontairement ou non, tout comme Herk Harvey s'inspira probablement de l'héritage fantastique de son époque (rappelez vous Bierce et la Quatrième Dimension), sans toutefois le faire sortir de son caractère semi-méconnu. Cela ne rend que son aura plus forte...
Lestat []

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