Avec Léon en 1994, Luc Besson avait inscrit son nom dans le cerveau d'une partie du public américain, et surtout dans celui des professionnels. Le moment était venu pour lui de se lancer dans un projet férocement ambitieux, aboutissement formel d'une filmographie vouée au culte de l'image et du ressenti. Le plus gros film de science-fiction français de tous les temps (c'est une production Gaumont), tourné avec des moyens clairement hollywoodiens (des accessoires poids lourds luxueux comme Bruce Willis ou Ian Holm) mais une équipe entièrement bessonienne (Thierry Arbogast à la photo, Eric Serra à la musique). Toute l'identité du film est contenue dans cette alliance, ce paradoxe : tout n'est que pompage, hommage, référence, mais tout est également éminemment symptomatique de la filmographie de Luc Besson. Le scénario n'est-il pas à l'origine une œuvre de jeunesse, écrite au cours des années lycée du réalisateur ? Sans aller jusqu'à dire qu'il s'agit de son meilleur film (Le grand bleu, quand même), on peut avancer que Le cinquième élément est la clé de voûte de son cinéma, et un film paradoxalement aussi formaté que personnel.
Korben Dallas (Bruce Willis), ancien membre des forces spéciales reconverti en chauffeur de taxi, voit sa vie changer lorsque lui tombe dessus l'être suprême nommé Leeloo (Milla Jovovich) : elle représente le cinquième élément, seul capable d'arrêter le Mal en route pour la Terre avec la ferme intention d'en être la fin. Le baroudeur et l'ingénue surpuissante, malgré l'aide du prêtre Vito Cornelius (Ian 
Oh mon Dieu, Jean-Paul Gaultier a encore
des nouvelles fringues pour nous !Holm), devront compter avec les machinations de l'infâme Zorg (Gary Oldman).
On peut hausser un sourcil moqueur à la lecture du scénario. Vous avez dit manichéen ? En réalité, l'intrigue est d'une pureté binaire qui touche au sublime : le méchant, c'est le Mal, les gentils sont le Bien. Il n'y a pas à sortir de là, pas de grattage de méninge à prévoir, pas de sous-intrigue, pas de personnage secondaire ambigu : les gens servent la cause du Mal, ou s'activent à sauver leurs fesses (assimilées par défaut au Bien - quoique dans le cas de Milla Jovovich on ne soit pas tenté de le contester). Le seul intérêt du film réside donc dans le spectacle : les décors, les costumes, l'action, le jeu d'acteur, la musique. Point. L'univers proposé n'a rien d'une construction nouvelle sortie d'un chapeau : s'il fallait le définir, on dirait que Le cinquième élément est l'adaptation live des bandes dessinées de Métal Hurlant. Avec un lissage forcément un peu convenu du côté trash pour permettre de cibler un public familial et d'amortir les dépenses. L'influence de Métal Hurlant, le magazine comme le film animé de 1981, est clairement affichée : non seulement le héros se prénomme Korben, nom d'un des auteurs les plus appréciés de cette SF des années 70 (notons également que Jean 'Moebius' Giraud et Jean-Claude Mézières ont participé au travail préparatoire sur l'aspect visuel du film), mais il campe de surcroît un chauffeur de taxi new-yorkais évoquant instantanément celui du premier segment du dessin animé (jusqu'à la séquence de braquage, jouée ici par un Mathieu Kassovitz sur ressorts). 
Le photomaton, quand on est laid et
qu'on est douze, ça devrait être interditMais les références ne s'arrêtent pas en si bon chemin : Alien (le héros se nomme Dallas, comme Tom Skerritt dans l'opus de Ridley Scott, et les deux se partagent Ian Holm au générique), Blade Runner (l'ex-mercenaire rappelé sur le front tandis qu'il bavarde avec un vendeur asiatique ambulant), Star Wars évidemment (Ian Holm campe un pseudo-Obi-wan Kenobi déphasé, tandis qu'une Princesse Leia version nageuse est-allemande fait une apparition clin d'œil)... En réalité, on serait bien en peine de lister toutes les influences du film, qui s'étendent jusqu'à Stargate pour la partie égyptienne. On se contentera de constater que Le cinquième élément se nourrit d'une myriade d'autres œuvres, qu'elle assimile pour bâtir sa propre personnalité. Qui avait déjà pensé à prendre au pied de la lettre le terme de space opera en faisant chanter du Eric Serra à une diva bleue sur fond de voie lactée ?...
Luc Besson n'oublie pas pour autant d'être lui-même. Le héros, ce n'est pas Bruce Willis, malgré la tignasse blonde dont Besson l'affuble aussi impitoyablement que jadis Christophe Lambert dans Subway ou plus tard Arthur dans son voyage chez les Minimoys. Le véritable héros, c'est Leeloo, jeune femme sauvage et inarticulée, idéal féminin du réalisateur au même titre que la Anne Parillaud de Nikita. Rien d'étonnant à ce que Milla Jovovich soit vite devenue sa compagne... Besson 
Haut les mains, peau de lapin,
Milla Jovovich en maillot de bainpossède également un sens de la réalisation bien à lui, à base de cadrages larges et soignés, de montages parallèles audacieux et de surenchères diverses. Côté costumes, il a laissé carte blanche à Jean-Paul Gaultier pour affubler Willis d'un curieux T-Shirt en caoutchouc orange et Gary Oldman d'une minerve et d'une coiffure plastifiée impensable. Unique.
Pure expérience de spectateur, Le cinquième élément ne fit rien pour priver les critiques du plaisir de bastonner le cinéaste en le traitant d'éternel enfant incapable de fourrer ses films à la philosophie ou à la politique. Pourtant, l'énorme pied qu'il procure par les yeux et les oreilles (je ne sais pas si vous voyez l'image) en fait une œuvre bien plus cinématographique que la plupart des films plus timorés qui n'osent pas le pari de la forme sans substance. Parce que oui, à l'occasion, si c'est très bien fait, la forme peut se passer de substance, car elle la remplace. La formule ne doit évidemment pas s'utiliser à tort et à travers, elle ne convient pas aux films de Michael Bay ou de Roland Emmerich, demandez l'aide d'un adulte avant de vous en servir.
riffhifi []

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