Le Procès est évidemment inspiré de l'un des romans les plus célèbres du siècle passé : une oeuvre posthume que l'on attribue généralement à Franz Kafka, mais qui n'aurait jamais vu le jour sans l'intervention in extremis de son exécuteur testamentaire, Max Brod. Si ce dernier avait suivi les dernières volontés de son ami écrivain, il se serait attelé à la destruction de ses oeuvres en cours qui, selon Kafka, ne méritaient pas d'être publiées. Or, le Procès faisait partie de ces oeuvres. Mais pour Max Brod, la responsabilité d'un tel acte était impossible à endosser. Voilà pourquoi nous sommes aujourd'hui en mesure de lire ce roman et donc de visionner ce film.
Orson Welles n'a alors que dix ans. A cette époque, il n'a que faire de ces histoires, mais il n'a pas idée de ce que lui réserve l'avenir. En 1934, lorsqu'il se lance dans une adaptation radiophonique particulièrement "réaliste" de La Guerre des mondes, puisqu'elle se traduit dans la rue par des scènes d'hystérie collective, il crée là l'un des grands événements médiatiques de ce vingtième siècle. Sept ans plus tard, il signe son premier long-métrage, qui est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands chefs d'oeuvre (si ce n'est le plus grand) du septième art : Citizen Kane. Malheureusement, son demi-échec commercial lors de sa sortie en salles incite les producteurs à restreindre le champ d'action du cinéaste (ils n'hésiteront pas à remonter certains de ses films sans son accord : La Splendeur des Amberson, Le Criminel). Résultat : en 1948, après avoir achevé son adaptation de Macbeth, célèbre pièce de Shakespeare, Orson Welles part s'installer en Europe. Il ne souhaite plus tourner aux Etats-Unis et se soumettre de nouveau au bon vouloir des studios hollywoodiens. Même s'il revient sur sa décision à l'occasion du tournage de La Soif du mal, le Procès marque son retour, définitif cette fois-ci, en Europe. Et quel retour !
Il faut bien avouer que le casting du Procès a tout pour plaire. Fort de sa prestation dans Psychose, le chef d'oeuvre absolu d'Alfred Hitchcock, Anthony Perkins en est le principal atout. Sa prestation est si remarquable qu'on croirait qu'il y a du Norman Bates en Joseph K. Lorsqu'elle accepte d'incarner le personnage de Leni, on ne compte plus les apparitions de Romy Schneider à l'écran. Pour Orson Welles, elle accepte de se montrer sous un jour nouveau, à mille lieues de ce rôle d'impératrice en costume qui la rendit si célèbre aux yeux du monde. Enfin, révélée par Ascenseur pour l'échafaud (1957) et Les Amants (1958), Jeanne Moreau n'est également plus ce qu'on pourrait appeler une débutante en la matière, lorsqu'elle se glisse sous les traits de l'intrigante Mademoiselle Burstner. Il est à noter que l'actrice française se rendra de nouveau disponible pour Orson Welles à l'occasion du tournage de Falstaff en 1965.
Joseph K est un employé de banque modèle et sans histoire. Un matin, il est pourtant arrêté par un groupe d'inconnus, vêtus d'un uniforme de voyage. Une fois en état de liberté conditionnelle, trois de ses collègues de travail se chargent de sa surveillance. Intrigué par l'absurdité de la situation, Joseph K interroge une poignée de hauts dignitaires au sujet de cette mystérieuse arrestation dont il vient de faire les frais, mais n'obtient pas de réponse claire de leur part, bien au contraire : ouvrant sans cesse de nouvelles portes, il ne parvient qu'à s'enfermer davantage. Un sentiment de culpabilité mêlé de résignation l'envahit peu à peu. Le voilà accusé d'une faute qu'il ignore, par des juges qu'il ne peut atteindre et selon une logique qui dépasse toute logique. Cherchant à tout prix à s'innocenter, il engage alors un avocat et accepte de comparaître devant un tribunal...
Décidément, ce Orson Welles ne recule devant aucun défi. Bien sûr, le cinéaste est loin d'être un simple apprenti lorsqu'il se lance dans cette nouvelle adaptation d'oeuvre littéraire. Même si ses films n'ont pas toujours remporté les suffrages, leurs qualités intrinsèques n'ont jamais fait aucun doute. Aujourd'hui, il est de bon ton de connaître sa filmographie, ne serait-ce que pour y faire référence à l'occasion d'un dîner d'affaire, et ainsi monopoliser la parole sans crainte d'être interrompu. La complexité de l'ouvrage de Franz Kafka trouve son pendant dans la technicité dont a su faire preuve le cinéaste pour sa mise en images. Car Welles a su s'approprier tous les moyens visuels possibles et imaginables de l'époque. Il n'a pas hésité à abaisser les plafonds et à suggérer l'enfermement par d'astucieux mouvements de caméra. En 1962, soit un peu plus de vingt ans après avoir accouché de Citizen Kane, Welles réaffirme son penchant pour de vastes plans séquences et une profondeur de champ inégalée. Il a su apporter une attention toute particulière aux entrées et sorties de champ des acteurs. Ces derniers parviennent ainsi à retranscrire un univers tout aussi confus et embrouillé que l'esprit même de Joseph K. Enfin, la structure des décors lui permet de multiplier les jeux d'ombre et de lumière, un peu "comme à la belle époque". De cette manière, Welles nous offre un monde sans couleurs, que l'on devine assez proche de celui que Kafka avait en tête.
Bien qu'il ait à peu près respecté l'ordre de ses chapitres, Welles s'accorde toutefois quelques libertés vis-à-vis du texte original (en particulier lors du dénouement, qu'il chamboule totalement). Il fait de son film une oeuvre originale et personnelle, une oeuvre d'actualité qui dénonce à la fois la persécution, l'inhumanité et l'absence de liberté de l'homme lorsqu'il se retrouve seul face à la Loi. Le film illustre de fort belle manière la façon dont il se recroqueville et se résigne peu à peu vis-à-vis de ce monde qui lui en veut. L'adaptation d'un tel ouvrage suscite inévitablement une part de déception : face à une telle richesse, une telle absurdité et une telle logique, comme l'image peut sembler réductrice ! Mais qu'importe. Si l'on ne peut raisonnablement parler de chef d'oeuvre, l'initiative mérite d'être saluée à sa juste valeur.
Filipe []

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