Même s'il est vrai que tout semble avoir été dit à propos de ce film, il est parfois bon de répéter certaines choses de temps à autre. Mais peut-on réellement l'évoquer en se cantonnant aux marges de cette page ?
Avant de s'atteler à l'écriture puis à la réalisation de Citizen Kane, Orson Welles s'était déjà rendu célèbre en étant à l'origine d'une adaptation radiophonique de la Guerre des Mondes. Au cours de son émission du 30 octobre 1938, il avait interprété le roman de H.G. Wells avec une telle conviction qu'il était parvenu à effrayer une grande partie de ses auditeurs. Ce jour-là, les autorités enregistrèrent de nombreuses scènes de panique et autres crises d'hystérie. Certaines personnes jurèrent même avoir vu de véritables envahisseurs tout droit tombés du ciel. Cet événement, aussi lointain puisse-t-il paraître, illustre à quel point les supports d'information influencent l'opinion publique. Il devait annoncer les grandes manipulations médiatiques qui allaient suivre et la perte de confiance progressive du public envers les principaux garants de l'information.
Dans Citizen Kane, Orson Welles dresse le portrait de Charles Foster Kane, un magnat de la presse, qui vient de s'éteindre dans sa fabuleuse propriété de Xanadu en prononçant un tout dernier mot : "Rosebud". Ses caméras se lancent alors sur les pas d'un jeune journaliste chargé d'enquêter sur le passé du célèbre milliardaire et de lever le voile sur la signification de ce fameux mot. Pour ce faire, il décide d'interroger toutes les personnes ayant fréquenté Kane de près ou de loin au cours de son existence tumultueuse. Chaque témoignage lui permet d'en savoir un peu plus sur la véritable personnalité de cet homme arrogant, égoïste, mégalomane. Bref, hors du commun.
Un film de débutants
Pour reprendre les propos de François Truffaut, "Orson Welles en 1939 devait très bien sentir qu'il lui fallait délivrer non seulement un bon film mais LE film : celui qui résumerait quarante ans de cinéma tout en prenant le contre-pied de tout ce qui avait été fait, un film qui serait à la fois un bilan et un programme, une déclaration de guerre au cinéma traditionnel et une déclaration d'amour au médium." Pour justifier le concert de louanges adressé à Orson Welles depuis plus de soixante ans au sujet de son tout premier film, j'évoquerais en tout premier lieu l'inexpérience cinématographique des acteurs placés sous sa direction. Sa troupe du Mercury Theater, qu'il emploie pour les besoins de son film, n'a jamais participé au tournage d'un vrai long métrage. Il les sollicitera à nouveau un an plus tard pour sa deuxième réalisation, la Splendeur des Amberson. Orson Welles est un jeune homme de vingt-cinq ans, qui fait également ses grands débuts au cinéma, puisqu'en dehors d'un court (The Hearts of Age en 1934) et d'un moyen métrage (Too much Johnson en 1938), il n'a jamais été placé aux commandes d'un projet d'une telle envergure. Non content de réaliser le film parfait, il fournit également une prestation d'acteur de haut vol, qui lui vaudra de jouer sous la direction des plus grands. Enfin, il est à noter que Bernard Herrmann compose également sa toute première musique de film pour Citizen Kane. Il deviendra célèbre lorsqu'il sera amené à collaborer avec Alfred Hitchcock et imaginera le célèbre motif de Psychose.
Un film d'avant-garde
Lorsque Citizen Kane voit le jour, le cinéma parlant n'en est qu'à ses premiers soubresauts, puisqu'il ne date que de la fin des années vingt. Cela n'empêche pas Orson Welles d'imaginer des dialogues nourris ("La vieillesse, c'est la seule maladie dont on ne peut espérer guérir") et de pourvoir son film d'un son de très grande qualité, qui contribue activement à la justesse de sa mise en scène. A partir du moment où Welles opte pour le "film enquête", il fait perdre toute linéarité à son récit. Si le journaliste retrace la vie de Charles Foster Kane au gré des informations qui lui parviennent, il est hors de question que le spectateur en sache davantage, fasse ses propres découvertes ou bien qu'elles soient faites de façon chronologique. Tout est une question de point de vue dans Citizen Kane. Les témoins se succèdent à l'écran, chacun d'entre eux acceptant de faire part de ses connaissances personnelles à sa manière. Le spectateur est pendu aux lèvres de chacun et complète son puzzle au gré de leur humeur. Chaque détail permet de pressentir les motivations et de comprendre le comportement adopté par le milliardaire tout au long de sa carrière. Quant à la réalisation proprement dite de Citizen Kane, elle laisse entrevoir tout le génie, l'inventivité et le savoir-faire de celui qui est à ses manettes. Pour s'en convaincre, il suffit d'admirer la prétention avec laquelle il introduit son film. Par la suite, il multiplie les travellings interminables et propose des angles de vue absolument improbables. Son goût pour les jeux d'ombres et les effets de miroir ne passe pas inaperçu. Il orne son film d'une quantité invraisemblable d'effets spéciaux parfois invisibles à l'oeil nu. Et que dire de la profondeur de ses champs, qui ne laissent pas un détail au hasard ?
Un film d'actualité
Chef-d'oeuvre d'un jeune homme de vingt-cinq ans qui signe là tout son premier film, Citizen Kane s'inspire librement de la biographie de Randolph Hearst, le propriétaire du plus puissant des empires de presse de l'époque. Ce dernier tentera d'ailleurs d'entraver la sortie du film, en organisant une campagne de presse puis en faisant pression sur les exploitants de salles pour qu'ils ne le diffusent pas. Seulement, même si Orson Welles en fait un mégalomane maladif, il s'adresse à l'ensemble des classes dirigeantes, et vise tout particulièrement les organes de presse, principaux détenteurs de l'information. S'il fallait justifier son statut de "chef d'oeuvre", je n'évoquerais à vrai dire qu'une seule chose : la capacité de ce film à traverser les âges et à traiter d'un sujet éminemment actuel. Si la presse est un pouvoir comme un autre, quel niveau de confiance lui accorder ? Comparé à celui des grands groupes mondiaux d'aujourd'hui, le pouvoir de Charles Foster Kane paraît totalement insignifiant. Que penser de cette montée en puissance ?
Souvent imité, jamais égalé. Tel est Orson Welles. Avec Citizen Kane, rien d'extraordinaire, rien d'autre que le train-train du merveilleux... Si vous n'avez jamais été en mesure de le visionner de vos propres yeux, réjouissez-vous car il vous reste encore bien des choses à vivre.
Filipe []

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