Durant l'année 1931, le comte Dracula de Tod Browning sort des brumes de Transylvanie pour s'abreuver du sang des hommes. Au même moment, dans son laboratoire secret, le professeur Frankenstein de James Whale se confectionne un golem de chairs éparses. Deux années plus tard, le Docteur Moreau d'Erle C. Kenton repeuple son île d'humanimaux pendant que les ruelles nocturnes de Londres sont arpentées par le Mister Hyde de Rouben Mamoulian, à la recherche de filles de joies à supprimer. Et alors que des archéologues insouciants s'apprêtent à réveiller la Momie de Karl Freund en pleine année 1932, le comte Zaroff de Ernest B. Schoedsack et Irving Pickel en profite pour faire son entrée au milieu d'un des bestiaires les plus effrayants de l'histoire du cinéma fantastique.
Robert Rainsford est un célèbre chasseur qui n'a pas de bol : le bateau sur lequel il était avec quelques amis a sombré faute aux balises de signalisation qui, normalement, auraient dû indiquer de dangereux récifs. Seul survivant, le Robert atteint tant bien que mal la plage d'une petite île. Après une courte exploration, il trouve refuge dans un ancien fort portugais réaménagé par un certain Comte Zaroff qui vit là, avec ses domestiques tartares et sa meute de chiens affamés. Dans ce castel éloigné de tout, Rainsford fait également la connaissance de la jolie Eve Troxbridge et de son frère porté sur la bouteille, Martin, eux-mêmes rescapés d'un autre naufrage survenu quelques temps plus tôt, et à cause des mêmes satanées balises ! Sort qui s'acharne ou coïncidences malheureuses ? Eve ne tarde pas à avertir Robert que des choses étranges semblent se passer sur cet îlot. C'est alors que le Comte Zaroff se voit obligé d'annoncer à ses charmants invités son petit passe-temps favori : la chasse à l'homme...
Le nom d'Ernest B. Schoedsack, le co-réalisateur de cette traque filmique, vous dit peut-être quelque chose ? Associé à Merian C. Cooper, ils sont à l'origine de la création de King Kong dont le tournage surviendra un an après celui des Chasses du Comte Zaroff. On retrouve également dans ces mythiques productions RKO les mêmes participants, tels que Max Steiner à la musique ou Fay Wray et Robert Armstrong à l'interprétation. Sans compter certains décors de jungle, inspirés des gravures de Gustave Doré, et qui ont servi de terrain de chasse pour les deux films. La beauté plastique de l'île de Zaroff est magnifique. La réalisation soignée met en valeur les différents paysages que les personnages traversent. Et quand on voit la qualité esthétique des séquences du Marais et de la Cascade, tant au niveau du cadrage que de la vigueur du montage, il y a de quoi être admiratif devant le travail moderne de l'équipe technique qui fournit là une recette impeccable pour parfaire des scènes à la fois belles et nerveuses. Car si la première partie de cette épreuve est principalement consacrée à l'exposition des personnages et à la mise en place de l'oppressante atmosphère, la seconde partie, toute en intensité, nous entraîne sans relâche dans une course poursuite à la survie.
En adaptant au cinéma la nouvelle de Richard Connell, Schoedsack et Pickel ont fait ce que beaucoup estime être le grand-père du « Survival ». Pour ceux qui ne s'y connaissent pas trop en classification cinématographique ou qui, comme moi, trouvent cela un peu réducteur, le « Survival » désigne à peu près toutes histoires montrant dans un environnement hostile (forêt perdue, jungle luxuriante, désert étouffant, bac à sable) des proies humaines tourmentées par des chasseurs plus ou moins humains. Deux références extrêmes me viennent à l'esprit : le bouleversant Deliverance de John Boorman (1976) dans lequel un groupe d'amis est au prise avec des montagnards hyper brutaux, et le fabuleux Predator de John McTiernan (1985) où Schwarzenegger doit faire face au plus coriace des collectionneurs de crânes humains. Les Chasses du Comte Zaroff se situe donc dans cette tranche de films qui met en perspective le chasseur chassé et révèle avec cruauté la face sombre des Hommes, l'une des seules races de notre planète à prendre autant de plaisir à s'autodétruire sans modération. Evidemment, le canevas de James Ashmore Creelman (également scénariste sur King Kong) reste très basique, autant que la nouvelle de Connell dont il s'inspire, et les rebondissements se font peu nombreux dès le moment où les gentils de l'histoire ont percé à jour la monstruosité de leur hôte.
Aux côtés de Boris Karloff ou Bela Lugosi, certains vont me demander si Leslie Banks ne fait pas un peu pâle figure ? Oh que non ! Zaroff fait vraiment froid dans le dos. Encore plus parce qu'il est d'origine humaine, peut-être. Revenons un moment sur son curriculum fort sympathique : notre comte russe était un inconditionnel de la chasse. Il a parcouru le monde entier pour assouvir sa passion et confronter son talent aux créatures les plus dangereuses de la Terre. Mais quand on devient le meilleur dans son domaine, on finit vite par se lasser. Et la seule solution pour se sentir encore habiter par la passion est de repousser plus loin les limites, de trouver le gibier parfait à chasser. Il décide donc de se retirer sur une petite île difficilement accessible et de faire de son antre le terrain de traque idéal. Seulement voilà : Zaroff n'est pas qu'un dément aux yeux exorbités (quel regard effrayant !) qui tire de ses actes barbares une jouissance orgasmique en se caressant la cicatrice frontale (tic glaçant au possible). Le comte a tout de même de la classe, il est raffiné, sait jouer du piano aussi bien que Michel Legrand quand c'est nécessaire. Une panoplie de gentilhomme idéale pour assoupir ses proies, me direz-vous...
Joel McCrea, quant à lui, est le pendant positif de l'histoire. L'adversaire idéal, chasseur de renom qui refuse de se laisser infester par la folie de Zaroff. L'acteur a de la prestance même si son rôle ne laisse pas derrière lui une souvenir inoubliable. Héros classique d'époque et un peu beaucoup stéréotypé (grand, fort, belle gueule, téméraire), McCrea se distingue par ses compétences physiques dans les scènes d'action du film. La bagarre finale est à ce sujet remarquablement soutenue, oscillant entre le dynamisme d'un Chaplin au bord de la crise de nerfs et le réalisme d'un Ultimate Fighting Championship (bon, oké, j'exagère un peu là^^). Et pour corser un peu la chasse à l'homme et parce que le Robert, ce n'est pas un blaireau, il n'hésite pas à se coltiner la fragile Eve en la personne de Fay Wray, mignonnette jolie et faire-valoir uniquement là pour pousser de petits cris, poser des questions existentielles et adoucir un tantinet ce monde de brutes. Un rôle discret pour cette Belle brune, future captive blonde d'un certain Kong.
L'occasion se présentera sans doute à vous de voir ce petit chef-d'oeuvre cinématographique. N'hésitez pas une seule seconde, surtout si vous êtes friands des films dans lesquels l'homme est un loup pour l'homme (Hobbes, Léviathan). Premier du genre, servi par un méchant charismatique, face à un adversaire de taille, dans des décors superbes et sur une musique impeccable, seulement une heure d'aventure et d'exotisme vous attendent au détour de cette chasse étonnante qui a conservé au fil du temps toute sa force. Cela explique sûrement pourquoi The Most Dangerous Game a fait l'objet de maints remakes, continuant d'être encore aujourd'hui à la source de nombreux autres idées scénaristiques, tous supports confondus. Bonne chasse !
gyzmo []

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