Le noir. Le froid. Le silence. Adam se dresse soudain, suffoquant, de la baignoire pleine où il gisait inanimé. A son pied, un grosse chaîne le relie au mur d'une salle de bain. Des néons s'allument. En face de lui, un autre homme le regarde, il s'appelle Lawrence, attaché lui aussi. Entre les deux, sur le sol, un homme mort au crâne éclaté tient encore un revolver de ses doigts raidis. Entre les mains d'un tueur peu conventionnel, les règles du jeu vont rapidement venir à eux : si Lawrence veut revoir sa famille en un seul morceau, il doit tuer Adam...
Renouveau du film d'horreur dans la rumeur, chef d'oeuvre dans les attentes et Grand Prix du Jury à Gérardmer dans les faits, Saw aura rapidement réussi à se faire un nom. Trop rapidement peut être, en faire un successeur ou un sauveur étant sans doute la marge à ne pas franchir. Car au visionnage, si Saw est un excellent thriller, il est clair que sa vocation n'est pas de renouveler quoi que ce soit. Inconvénient paradoxal des films catalogués comme suprêmes qui ne sont au final "que" bons. Replaçons les choses dans leur contexte : film d'un jeune réalisateur, australien de surcroît (pays où la violence filmique est d'une échelle supérieure), vendu comme le rejeton bâtard de Cube et de Seven, Saw arrive à nous telle une piqûre d'adrénaline plantée dans une overdose de remakes. Un vent frais indéniable pour une oeuvre en tout point enthousiasmante et sincère. Mais voila, nous attendions le Messie, nous n'avons qu'un apôtre. Un apôtre qui a toutefois appris sa Bible et la récite avec passion. Saw doit être vu comme ceci : un film original, référentiel et intelligent, porté par les tripes de deux compères respectivement réalisateur et scénariste. C'est un premier film, un film de jeunesse, il a donc ses avantages, ses audaces et ses inconvénients.
Saw se déroule et est construit tel un puzzle, c'est sans doute là sa plus grande force et sa plus grande faiblesse. Le début nous fait rentrer directement dans un huis-clos passionnant et pervers, sublimé par le lieu choisi, salle de bain glauque à la lumière artificielle. Ce ne sera que pour mieux le quitter, le temps pour les captifs de se remémorer le pourquoi du comment et pour le spectateur de suivre l'enquête du détective Tapp, ancien flic bien décidé à avoir la peau du tueur. Des allées et venues perpétuelles qui créent une véritable cassure dans l'ambiance voire dans le rythme, empêchant Saw d'être ce qu'il aurait pu être : grandiose. Si l'enquête, plutôt routinière, n'est pas désagréable à suivre et que revoir le trop rare Danny Glover fait bien plaisir, son intégration relève de la gourmandise dans un huis-clos qui se serait suffi à lui même. Une relative faiblesse à laquelle s'ajoutent quelques choix de montage accéléré pas toujours heureux, nuisant à l'aspect glauque et tendu du film. Non, Saw n'est pas un sans-fautes. Pourtant, il parvient à se hisser plus haut que le thriller de base, par son sadisme, son imagerie et son apparente absence de concessions. Mixant aussi bien l'héritage de David Fincher (mélangez Seven à The Game) que du giallo italien (les fausses pistes lancées au spectateur, les énigmes régissant les meurtres, le tueur ganté...), Saw s'impose comme une sorte de film cinéphile au sous-genre assez incertain, ancré dans une tradition qui renvoie à Dario Argento, au survival ou aux codes plus récents du slasher-movie. Des influences caractérisées par des codes visuels que Saw ne reprend pas, préférant une esthétique propre oscillant entre la pénombre et l'éclairage criard. Un choix judicieux, Saw n'en devient que plus personnel. Là où Saw trouve le plus sa filiation avec ses modèles, c'est dans son approche de la violence. De ses meurtres inventifs, permettant de macabres mises en scènes, à son final en forme de bain de sang hystérique, Saw s'inscrit dans une démarche vielle école qui va jusqu'à prendre une dimension gothique lorsque d'infortunées victimes sont aux prises d'instruments et de mécanismes barbares. Une violence certes moins insoutenable qu'annoncée, mais sadique, non aseptisée et qui selon l'environnement s'enrobe d'une certaine beauté ou au contraire se fait crue et sans artifices. Raffinement cruel à l'italienne, brutalité à la Tobe Hooper, tout est là, des visions divergentes qui s'enchaînent comme sur du papier à musique. Une tendance délicieusement régressive qui s'intègre parfaitement dans une mécanique de thrillers plus modernes, la présence de l'inévitable twist final étant le moindre des exemples. Saw est un film hybride et ce métissage contribue à lui donner une aura particulière, une de celles qui ne font pas décoller de l'écran. Car Saw n'est pas que référentiel, c'est également un film tendu et fascinant, qui se suit jusqu'au dernier acte en forme d'apothéose. La solution du puzzle, d'où découle l'alchimie parfaite qui fit parfois défaut au film. Un dénouement nerveux, pessimiste et sanglant, au bord de la folie, si intense qu'on en pardonne le twist complètement farfelu. Car oui, le twist est comme de juste énorme, trop énorme justement pour tenir totalement la route.
Au final, des baisses de rythme, quelques contrastes désagréables dans la continuité et un final qui laisse un peu perplexe, mais une âme, un côté sale et des scènes touchées par la grâce pour un film prenant, respectueux et jouissif, habité d'une passion palpable. James Wan pour son premier long-métrage nous a livré, à défaut d'une révolution, un thriller rugueux qui ne prend pas de pincettes et va au bout de son concept. Qu'en dire, à part "bien joué" ?
Lestat []

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