The Last Man on Earth
d'après Je Suis une Légende, Richard Matheson, 1954.
USA, Sidney Salkow, 1964
La Nuit des Morts Vivants
Night of the Living Dead
USA, George A. Romero, 1968
"Neville s'abattit sur la porte, tourna la clé et se faufila à l'intérieur. Juste comme il repoussait le battant, un bras se glissa par l'entrebâillement. Il appuya de toutes ses forces jusqu'à entendre l'articulation craquer, puis il relâcha sa pression le temps de dégager le bras cassé et claqua la porte. Les mains tremblantes, il mit la barre de sécurité en place."
D'un côté, un roman, l'histoire d'un homme subissant nuit après nuit l'assaut d'une troupe de vampires. De l'autre, un film devenu culte, où une grappe humaine, cloîtrée dans une maison, passe la plus terrible des nuits face à une menace qu'elle ne comprend qu'à peine. Le rapport entre ces deux oeuvres, George Romero ne l'a jamais caché, et si la Nuit des Morts Vivants est devenu tant une référence du film de zombie que du film "de siège", son ossature doit beaucoup aux pages de Richard Matheson. Mais pas que. Voir, revoir la Nuit des Morts Vivants de nos jours, en oubliant ses héritiers et les analyses parfois fumantes qu'elle a suscité permet de constater son statut de film sous influences. Influence littéraire donc, mais aussi cinématographique. Juste logique des choses, aux côtés de Carnival of Souls et de quelques films de SF, nous retrouvons dans les images de la Nuit des Morts Vivants l'ombre d'un film souvent -et injustement- boudé par les amateurs du genre. Son nom ? The Last Man on Earth, adaptation directe de... Je suis une Légende.
Réalisé en 1964 par Sidney Salkow et interprété par Vincent Price, The Last Man on Earth reprend les grandes lignes du roman original, à quelques détails prêts. Entre autre chose, le héros ne s'apelle plus Robert Neville, mais Robert Morgan. Cela a-t-il suffit pour provoquer le courroux de Matheson et d'une bonne partie des spectateurs ? Toujours est-il que le film a contre lui une très mauvaise réputation, à la hauteur de l'heureuse surprise que constitue sa découverte. Pessimiste, sombre et porté par le jeu halluciné d'un Vincent Price livrant une de ses meilleures performances d'acteur, The Last Man on Earth est également un film troublant, où apparaissent sans crier gare des images que l'on retrouvera, presque à l'identique, quatre ans plus tard dans la Nuit des Morts Vivants.
Etat de siège
Une petite maison lentement encerclée par des êtres indistincts. Une recette simple exploitée au point de devenir clichée. Assaut, Evil Dead, le dernier acte des Chiens de Paille, autant de films reprenant ce shéma popularisé par le film de Romero. Pourtant, ces scènes, indissociables de la Nuit des Morts Vivants, trouvent un brouillon direct dans une poignée de plans de The Last Man on Earth. Extérieur nuit, des silhouettes de dos faisant face à au havre de paix de Robert Morgan, tapant sur les portes et les murs en l'exhortant de sortir. A ce niveau, le mimétisme entre les deux films est tel que l'on pourrait passer ces scènes d'un film à l'autre sans que cela ne se remarque. Mieux, alors que les vampires manquent de pénétrer la demeure, voila qu'un passe bras à travers la porte, tentant d'agripper Vincent Price. Il ne faut pas être grand cinéphile pour deviner que cette simple scène aura marqué Romero pour de bon...
Les scènes intérieures sont intéressantes également, pour la claustrophobie qu'elles dégagent. Si Romero reste assez sobre et parvient à créer le malaise par ses angles de caméra et l'hystérie galopante de Barbara, Sidney Salkow fait vivre son anti-héros dans un étouffant bric à brac, le coupant de l'horreur extérieure par tout un tas de barricades et d'artifices. Musique à plein volume, alcool, tous les moyens sont bons pour Robert Morgan, afin d'oublier ces vampires qui chaque nuit le harcèle. Et alors que la tristesse le gagne, le voila qui se recrée les vestiges de temps plus heureux, émouvantes scènes où il pleure devant de vieux films de sa femme et son enfant. Comme chez Romero, où la télévision devient une source d'information quasi-vitale, les images projetées sur un écran tiennent le rôle de garde-fou, de petit fil maintenant la réalité en place.
Paranoïa
"Mieux vaut être seul que mal accompagné", dit le dicton et rien de pire que de voir ses congénères pêter les plombes les uns après les autres. La Nuit des Morts Vivants est également un formidable film de groupe, où chacun doit reconquérir la confiance de l'autre, quitte à oublier ses convictions profondes. Si The Last Man on Earth ne se concentre avant tout que sur son personnage principal, solitaire par la force des choses -n'est-il pas "le dernier homme sur terre" ?-, le dernier acte du film amène une rupture, par l'introduction d'un nouveau protagoniste. Une femme, Ruth, hybride entre l'humain et le vampire ne devant sa nature qu'a un sérum en pleine expérimentation. Un concept qui en passant trouvera un lointain descendant avec...Blade. Dans ce chaos ambiant, chacun devra apprivoiser l'autre pour, qui sait, parvenir à unir leurs forces. Une relation difficile s'amorce alors, allant de la méfiance mutuelle vers une lueur d'espoir. Les débuts ne sont pas prometteurs : Robert Morgan jette de l'ail à la figure de la nouvelle venue. Cette dernière, déboussolée et apeurée, ne semble penser qu'à s'enfuir, jusqu'à ce que les angles s'arrondissent. Il y a dans le comportement de Ruth les prémices du cheminement psychologique de la Barbara de Romero, qui surmonte son trauma pour se rattacher à l'instinct de survie, lui permettant de mettre la main à la pâte et se défendre contre les zombies. Néanmoins, le film de Romero introduit un contraste entre ce personnage et celui de Ben, seul véritable héros de la Nuit des Morts Vivants. Ben -référence à Ben Cortman, ami puis némésis de Robert Neville/Morgan ?- est un homme de ressources, droit sur ses jambes, cherchant la contribution de chacun. Il représente la voie de la raison, la planche de salut. C'est l'homme qui sait quoi faire, à l'opposé d'une Barbara terrassée par les évènements. On reste ici loin de Robert Morgan, plus émotif et tombant presque en adoration devant cette rescapée qu'il n'espérait plus. Face à l'horreur, Robert et Ruth se montre plus fusionnels, apparaissant davantage comme deux paumés qui devront se soutenir l'un l'autre. Cette fragilité de Robert est également l'origine, paradoxalement, de son seul point commun avec Ben, chacun s'autorisant, une fois le sale boulot effectué, quelques instants de répit pour se confronter à leurs douleurs ou leurs démons.
La fin des temps
Le monde dépeint dans la Nuit des Morts Vivants ne tardera pas à sombrer. Nous le devinons par petites touches, devant un pouvoir complètement dépassé par les évènements. Il est également vrai que des morts sortant de terre n'indique pas non plus des lendemains qui chantent. L'humanité, Romero ne lui donnera le coup de grâce que bien plus tard, quelque part entre Zombie -où ça commence à sentir le roussis pour de bon- et Le Jour des Morts Vivants. Le monde The Last Man on Earth est pour sa part à l'agonie la plus totale. Paysages désolés, morts et carcasses de véhicules jonchant le sol, détritus volant au vent, autant de vestiges où l'on croise encore quelques messages alarmistes qui n'informeront plus personne. Tout cela présenté en introduction, par une succession de plans fixes. Si il fallait une preuve que Romero fut influencé par ce film et pas un autre, ce serait dans ce début, rappelant avec vingt ans d'avance celui du Jour des Morts Vivants. Pour son premier film, le jeune publicitaire qu'était Romero a préféré s'axer sur son huis clos. Détruire le monde ne lui viendra à l'idée que bien après. Reste la fin, dont le nihilisme n'a pas de mal à rivaliser avec celle de The Last Man on Earth. Deux fins de natures presque identiques, alors que Robert et Ben sont pris pour ce qu'ils ne sont pas...
La Nuit des Morts Vivants, une pâle copie ?
Vaste question. Fort de son statut de film-culte, La Nuit des Morts Vivants a acquis quelques symboliques, véhiculées par des scènes visuellement très fortes. Aussi réussi que soit The Last Man on Earth, entre Science-fiction, horreur et anticipation, ne pourrait être considéré comme la métaphore d'une génération dévorant une autre. Si Romero dément toujours avoir livré un film à double lecture, son approche gore relativement inédite, ses tabous brisés -un héros noir, une fille tuant sa mère...- et sa vision poil-à-gratter de la famille traditionnelle font de son premier film une oeuvre qui malmène les conventions de l'époque. Si en se basant purement et simplement sur ses images, La Nuit des Morts Vivants apparaît comme une sorte de série B de fanboy, on ne peut lui enlever son inventivité, son côté précurseur et d'une manière générale, sa volonté de donner un coup de pied quelque part. Matheson avait apporté une approche inédite du vampirisme. Romero, s'en inspirant, a permis une approche inédite du zombie. Entre les deux, il apparaît clair que le travail de Sidney Salkow a forgé une bonne partie de son style, une modèle que l'on retrouve tant dans ses films de Morts Vivants que dans d'autres oeuvres tel The Crazies.

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