Guillermo del Toro est plus connu pour des films comme Le labyrinthe de Pan ou encore Blade 2 dans ses plus jeunes années. Peu connaissent son goût prononcé pour le fantastique déjà présent dans Chronos, sombre histoire de vampires mécaniques, et développé à plus grande échelle dans son dernier film sur les chimères de l'Espagne franquiste cité un peu plus haut. Ce qui est certain, c'est que malgré quelques prix bien mérités, L'échine du diable sombre dans l'anonymat médiatique depuis sa sortie en salle en 2001. Je propose donc de remettre la question sur le tapis pour un débat sur le style de cet œuvre.
Les premières images sont des bocaux remplis de difformités baignant dans le formol, d'eau sale et d'un avant-goût d'impureté maléfique qui se dégage à chaque effet visuel dégoulinant. On se croit l'espace d'un instant dans une antichambre mortuaire au goût de soufre. Puis une voix s'élève d'outre-tombe et nous définit le monde des ombres pour sombrer ensuite dans l'oubli.
L'histoire commence avec l'arrivée d'un petit garçon, Carlos, jeté comme un cheveu dans la soupe à l'orphelinat de Santa Lucia, au milieu d'un désert chaud et fantasmagorique. Le climat est lourd et les portes massives se referment avec violence lorsque le petit comprend qu'il est maintenant orphelin. Puis l'atmosphère s'installe lentement mais sûrement sur les éléments fantastiques d'une situation ordinaire, encore que... Dehors c'est la Guerre, et la voix off qui guide le récit nous le fait oublier, nous berçant de ses paroles chaudes et sinistres. Sa disparition se fait aussi vite que sa venue et c'est Carlos qui devient la cible de notre attention. C'est l'heure de son premier test parmi les hommes, son bizutage au milieu de ses confrères. Se rendant à la cuisine, il entraperçoit les bribes d'un fantôme. Cette rencontre sera le premier élément d'une longue série de mises en abîme des facteurs d'angoisse et de peur. A ce niveau-là, le film est très bien réussi. Tout en douceur, il nous dévoile les corps dans les placards de l'institution et dans le cœur des hommes. Des sentiments inassouvis entre les adultes alourdissent l'ambiance déjà plombée par le cagnard et les méchants jeux d'enfants. Au fur et à mesure, le puzzle retrouve la forme des personnages cachés qu'il représente, mais reste flou pour le plus grand bonheur du sentiment d'anticipation qui se crée chez le spectateur aguerri. Le suspense est donc constant et la découverte de l'univers fantastique est progressive et instinctive.
Cette sensation est renfoncée par deux éléments parfaitement maîtrisés lors de la conception cinématographique du film. Le premier point fort est l'écriture précieuse qui se cache derrière un scénario simple. Au-delà d'une mise en forme écrite limpide elle-même transcendée par une adaptation visuelle teintée de ces subtilités qui font le charme littéraire des mises en situation, la construction de l'histoire autour du verbe est assez fabuleuse. Outre la voix off nous donnant le tempo et les grandes lignes de la construction du monde fantastique, le découpage est impeccable, les dialogues ne sont pas trop nombreux mais diablement efficaces et les discours sont adaptés autant aux adultes qu'aux enfants. Les deux mondes cohabitent chacun dans leur repères verbaux et leur intonations millimétrées. L'ensemble en vient à ressembler à une longue musique, une poésie gothique récitée avec passion sur fond de violon. Le tempo et l'exécution des notes sont tout simplement parfaits. L'ambiance musicale est très légère et le suspense repose donc essentiellement sur ce phrasé, cette écriture si bien adaptée à ce type de cinéma lancinant et transpirant.
Le deuxième point rejoint le premier : il s'agit des acteurs. Les enfants comme les adultes rentrent dans leur rôle à la perfection, ne laissant rien au hasard. La directrice possède le tact maternel qu'il faut mais dispose de reins d'acier et d'une volonté sans faille. Sa jambe en bois la rend tout aussi austère que douce, symbolisant la dualité de son caractère crevassé par la guerre. Les personnages masculins sont quant à eux postés aux extrêmes de la chaîne alimentaire. Entre le Médecin paternaliste et le paysan Macho, le combat silencieux est incertain et poignant, chacun jugeant des forces de l'autre tels deux toréros dans l'arène. Ce petit monde interagit au service du scénario dont je viens de vanter les mérites et obéit au doigt et à l'œil au fantôme qui se tient derrière l'objectif.
L'Echine du diable est toutefois réservé à un public aimant le fantastique sans avoir besoin de trop de frissons, car bien que cohérent et exécuté avec précision et une virtuosité relative, il reste lent, qualité qui me fera décerner un grand bravo à ce film mais qui en rebutera voire en endormira deux ou trois au passage. Au pire des cas regardez-le un matin si vous êtes du genre à vous endormir devant la télé lorsque vous êtes fatigués. Je conseille toutefois l'expérience cinéma qui lui donne toutes ses couleurs et son teint bleu et orangé mais cela risque d'être difficile à débusquer. Ne vous attendez pas non plus à un univers aussi fantastique que Le Labyrinthe de Pan car vous ne trouverez pas les démons au milieu des humains d'ici bas et très peu de féérie. La vérité de cette époque de troubles, dans un cas comme dans l'autre, est dépeinte comme résidant au-delà du regard d'un dictateur, plus loin que le regard perçant des monstres, et beaucoup plus concrète que le visage éthéré d'un fantôme. Les films de Guillermo sont comme des songes lors d'une belle nuit d'été. Laissez-les vous emporter.
knackimax []

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