Espagne, 1944. Fin de la guerre civile. Carmen, récemment remariée, s'installe avec sa fille Ofélia chez son nouvel époux, le très autoritaire Vidal, capitaine de l'armée franquiste. Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan, le gardien des lieux, une étrange créature magique va lui révéler qu'elle n'est autre que la princesse disparue d'un royaume enchanté. Afin de découvrir la vérité, Ofélia devra accomplir trois dangereuses épreuves que rien ne l'a préparée à affronter...
Le Labyrinthe de Pan n'a rien d'une oeuvre "fantastique", d'une fresque "fantasmagorique", ni même d'un conte de fée "horrifique", comme j'ai pu le lire ici ou là, détrompez-vous. Et pourtant, il faut bien avouer que le résumé du film ne se prive pas de faire l'amalgame, avec une série d'expressions toutes faites à l'appui : "mystérieux labyrinthe", "étrange créature", "royaume enchanté". Le parallèle avec Lewis Carroll était inévitable ! Tout a été dit sur ce film (que la presse francophone s'est d'ailleurs surprise à regarder avec un réel plaisir). Les journalistes de tous bords ont tour à tour insisté sur le caractère "spirituel" de l'oeuvre, son esthétisme sans faille et son accessibilité à tous. Son auteur l'annonçait comme une "annexe" de l'Echine du diable. Pour alimenter ce parallèle, notons que l'intrigue du Labyrinthe se déroule dans une Espagne en pleine instabilité, et repose sur les mêmes éléments clés : un enfant dans la tourmente, détenant les clés d'un lieu secret, et s'y réfugiant à l'occasion, comme d'autres se réfugient dans la lecture ou le travail. A noter également que les deux films ne se cantonnent pas aux règles d'un genre en particulier : films de guerre ou d'épouvante, on y croise des fantômes et tout un tas d'autres terreurs enfantines bien connues.
Je réserverai mon jugement sur l'accessibilité à tous, étant donné le degré de violence atteint, le réalisme extrême de certaines scènes. En revanche, pétri de sentiments, le Labyrinthe de Pan l'est à coup sûr. Si le Labyrinthe de Guillermo Del Toro présente les choses, plus qu'il ne donne matière à penser, une chose est sûre : il est intraitable sur le plan émotionnel. Le film repose sur un parallèle entre imaginaire horrifique et réalité terrifiante, qui lui permet de mettre en évidence le délire totalitaire du fascisme. Si le cinéaste est revenu en terres ibériques, cinq ans après nous avoir concocté son Echine du diable, c'est avant tout pour, une fois encore, se pencher sur l'histoire de ce pays. Guillermo Del Toro est mexicain, me direz-vous. Mais comme il l'explique lui-même, "le Mexique a directement vécu les conséquences de la guerre civile espagnole à travers l'émigration des républicains espagnols". Le fantastique n'est qu'un prétexte, même si l'on y retrouve toutes les ficelles du genre : un bestiaire hors normes (dommage qu'il ne soit pas plus fourni !), des cadavres, du sang, des ruines. Ces éléments forment une toile de fond pour le drame politique, profondément humain, qui se joue sous nos yeux. Heureusement, le cinéma fantastique ne se limite plus à l'apparition de créatures bizarres et à l'usage outrancier de poches d'hémoglobine. "C'est aussi un genre très riche sur le plan de la symbolique, du Mythe, de la fantaisie, et dans sa manière d'aborder le monde", dixit Del Toro.
Question mise en scène, rien à redire. Plus qu'un simple exercice de virtuosité plastique, c'est avant tout une formidable leçon de rigueur cinématographique. Guillermo Del Toro ne fait que répéter ses gammes, me direz-vous. La puissance visuelle de ce film ne se discute pas. Pour s'en rendre compte, il suffit de jeter un oeil aux galeries d'images qui lui sont consacrées sur le web. Tout ce qui gravite autour du labyrinthe relève tout bonnement du chef d'oeuvre d'esthétisme. Del Toro nous offre une série de visuels "à la Goya", truffés de détails, et les ambiances musicales sont à la hauteur de ses ambitions. Idem sur le plan de l'interprétation. Sous ses faux airs de huit clos (plus d'une trentaine de décors différents auraient été réalisés pour les besoins du film), le Labyrinthe de Pan est également une merveille d'acteurs. Le scénario, un tantinet prévisible, est relevé par de superbes dialogues et d'incroyables performances d'acteur, avec en tête : Sergi Lopez, le grand méchant loup de cette histoire ; et Maribel Verdu, en reine du Coeur.
Malgré un accueil favorable sur la Croisette, le film n'a pas été récompensé par le jury présidé par Wong Kar-Wai. Le temps fait bien les choses, quelquefois, puisque le Labyrinthe de Pan serait, au même titre que Volver, dans la course aux Oscars. Ce qui est sûr, c'est qu'avec ce Labyrinthe, Del Toro livre un film animé d'une sensibilité à fleur de peau, entraînant le public dans un tumulte d'émotions. Un cauchemar d'adulte, qui tire le meilleur de l'imaginaire et des peurs de l'enfance. Un film d'une mélancolie folle, d'une élégance rare, d'une logique implacable. Un film à voir et à revoir, au même titre que n'importe quel conte pour enfants. Sans aller jusqu'à faire usage d'expressions toutes faites (présenter ce film comme étant celui "de la maturité" serait une énormité) ou évoquer une quelconque "consécration" pour son réalisateur, gageons simplement que si Hellboy a divisé le monde, le Labyrinthe fera l'unanimité.
Filipe []

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