Certains préjugés disent des Danois qu'ils sont froids comme leur climat. Si l'on pouvait penser le contraire concernant certaines top-models couvertes de maquillage sur les podiums des défilés de mode, on est forcé de constater que le stéréotype est d'une vérité glaciale concernant le réalisateur Lars Von Trier.
Les films de "monsieur glaçon" fonctionnent par trilogie. La trilogie en "E" regroupant : Element of Crime (1984), Epidemic (1987) et Europa (1990) avait pour thème l'Europe et la perte d'identité. Ce que l'on peut voir déjà en trois films, c'est que Lars von Trier réalise chacun d'eux de façon différente, mais tous ont tendance à dépeindre l'humanité de manière extrêmement sombre. De la narration "classique" de Element of Crime en passant par l'expérimental Epidemic jusqu'au sur-esthétique Europa, Lars von Trier bouscule le cinéma danois et se moque éperdument des critiques annonçant déjà la fin de sa courte carrière.
En effet, après six longues années d'absence cinématographique, Lars von Trier brise le silence sans pour autant briser la glace. Breaking the Waves est un drame percutant narrant le sacrifice de Bess pour son mari Jan, paralysé après un accident. Le ton est donné : la nouvelle trilogie portera sur l'amour et sur l'abnégation de soi, et cela plaît : il obtient le Grand Prix du Jury à Cannes en 1996. En filmant entièrement caméra à l'épaule, Lars von Trier veut supprimer tout effet de style pour aboutir à un cinéma le plus épuré possible, le plus véritable. C'est dans cette optique qu'il signe "le Dogme" avec d'autres réalisateurs danois tel Thomas Vinterberg qui réalisera l'excellent Festen. Les signataires s'engagent à tourner en vidéo, sans lumière ajoutée, sans décors transformés, sans pied, dans un style pouvant paraître brouillon mais révélant la force des films : le jeu des acteurs. C'est ainsi que Les Idiots arrive en 1997 et divise le monde en deux : "ceux qui aiment" et "ceux qui n'aiment pas" le style Lars von Trier. En voyant plus loin qu'une caméra maladroite vomissant ses images sur l'idiotie, ce film est une vive critique de la bourgeoisie. Critique, Lars von Trier l'est plus que son public, autant amateur que journaliste, ce qui lui confère un statut de réalisateur-tyran. C'est dans la souffrance que l'on réalise les plus belles choses, et l'opposition entre Björk, chanteuse aimant la vie et Lars von Trier, réalisateur détestant l'humanité, donnera naissance à Dancer in the Dark. Tourné de façon dogmatique à travers les yeux de la quasi-non-voyante Selma qui tente de sauver son fils, le film se transforme en "drame musical" magnifiquement chorégraphié sous l'oeil fixe de cent caméras, un chef-d'oeuvre technique méritant la consécration par la Palme d'Or à Cannes en 2000.
Les détracteurs de Lars von Trier, toujours dégoûtés de le voir recevoir des louanges pour des films "tournés comme un amateur" vont trouver un nouveau cheval de bataille : le réalisme. Si le dogme prône une sorte de vérité, comment a-t-il pu tourner Dancer in the Dark se déroulant aux Etats-Unis sans jamais y avoir mis les pieds ? Lars ne se laisse pas marcher sur les siens et rétorquera que les Américains "n'étaient jamais allés à Casablanca quand ils ont fait Casablanca". Givré vous avez dit ?
Une nouvelle trilogie commence en 2003, s'ouvrant sur un Dogville très attendu. L'histoire, comme toutes les histoires écrites et mises en images par Lars von Trier, est une tragédie à la fois simple et très sombre. Dans la petite ville minière de Dogville pendant les années trente, vit une petite communauté se souciant peu de la vie des autres. L'indifférence est de mise et c'est ce que dénonce Tom Edison Jr. (Paul Bettany), un idéaliste philosophe qui tente de changer les choses. Un élément-cadeau perturbateur va rapidement chambouler sa vie et le train-train quotidien de Dogville. Alors qu'il entend distinctivement deux coups de feu au lointain, Tom rencontre Grace (Nicole Kidman) fuyant des gangsters. Décidant de la cacher, Tom essaye de faire accepter Grace dans la communauté, en échange de services rendus soi-disant inutiles selon les intéressés. Petit à petit, Grace fait son nid et se fait accepter à l'unanimité.
Trop beau pour être du Lars von Trier, mais rassurons-nous : un sombre destin sourit à Grace lorsque les avis de recherche à son égard ainsi que les visites de la police se font de plus en plus fréquentes, ce qui ne rassure pas la populace... Travaillant plus pour un moindre coût, Grace tente de rester cachée dans cette ville pourrissant l'hostilité. Ce qui la retient c'est sans doute son idylle avec Tom, optimiste généreux et sacrément timide. Les belles femmes se font rares dans Dogville, ce qui fait de Grace un objet de désir. Du petit garçon au vieil aveugle, la vie de Grace se transforme peu à peu en cauchemar par les manipulations et les menaces. Grace violée, cherche une échappatoire, mais Lars von Trier ferme peu à peu les portes de sortie promises à cette jeune femme innocente. Abusée, exploitée, esclave sexuelle d'une horde d'hommes en manque de jouissance, Grace se transforme en agneau dans une ville de chiens-loups. Comble du Danois glacial : la fin surprenante, logique et "estomaquante" qui nous prend à contre-pied, qui nous rappelle que la relation entre le tortionnaire et son bourreau est bien plus fine que la banquise en plein été.
Sans trop révéler l'essence même du film, escaladons le glacier Dogville culminant à 8848 mètres dans mon estime. Lars von Trier a beau aborder des thèmes récurrents, il se surpasse à chaque fois. Tel les flocons de neige, leur composition est la même mais leur forme est différente. Dancer in the Dark et ses scènes tournées avec cent caméras pouvait nous laisser présager le pire pour le film à venir. Que va-t-il nous préparer ? Aura-t-on droit à du split-screen à la Timecode, mangerons-nous du bullet-time ou du porno amateur ? (je rappelle au passage que Lars von Trier à produit un film pornographique : Pink Prison). Que nenni ! Lars von Trier réalise un film en studio, mais quasiment sans décor. Les rues, les murs et les portes sont tracés à même le sol, à la craie, il en est de même pour le nom des lieux. Du coup, des plans fixes aériens font immanquablement penser à un plan d'architecte. Seuls les objets et meubles sont apparents, ainsi l'espace est créé par un bureau, un fauteuil ou une voiture. Que peut-on penser de ce choix ? Lars von Trier ne réalise pas un nouveau film expérimental, il supprime les décors pour se rapprocher des acteurs, un peu comme au théâtre. Il serait trop facile pourtant de parler de pièce de théâtre filmée : le cinéma reste le médium le plus présent, par le mélange des cadrages, les faux raccords assumés et les mouvements inscrits dans les plans. Ce nouveau style permet de dramatiser des scènes de manière critique : ainsi Grace se fait violer pendant que des enfants jouent à côté sans la voir, malgré l'absence de mur qui les séparent... La présence d'un narrateur nous contant l'histoire de manière littéraire comme un livre découpé en 9 chapitres ponctue les 2 h 57 du film pour nous laisser le temps de respirer. Il en est de même pour la musique, puisque l'on entend seulement un thème unique revenant comme un refrain régulièrement : si le cadrage semble chaotique, ces éléments paradoxaux nous tiennent en haleine.
Dogville est une étude poussée sur le comportement de l'homme : son égoïsme, son arrogance, sa violence physique et morale. On peut surtout le lire comme une critique envers les Etats-Unis : le générique de fin n'est pas là pour nous apaiser après l'extrême violence des propos de Lars von Trier dans le dernier chapitre du film. Il montre une succession de photographies de la pauvreté américaine, de 1850 à nos jours, à travers les grandes crises, le tout sur Young Americans interprété par David Bowie. Lars supporte mal les critiques et par ce générique se venge en quelque sorte des remarques faites à propos de Dancer in the Dark. Si les Américains pensent être les gendarmes du monde et veulent montrer le chemin de la liberté, ces arrogants ne devraient-ils pas tout d'abord s'occuper de la pauvreté qui a sévi, sévit et sévira encore dans le pays ?
Un film qui tombe à pic, montrant une Nicole Kidman encore plus forte et convaincante, un Lars von Trier fidèle à lui-même qui confirme son génie tant du point de vue technique que narratif.

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