La lumière décline dans la salle de cinéma. L'écran reste désespérément noir. Une musique surgit des ténèbres. Un thème symphonique lancinant qui inspire désespoir et force. Puis virevolte un feu follet islandais qui rompt la glace et illumine l'écran pendant plus de deux heures. Björk.
Immigrée tchécoslovaque dans l'Amérique profonde des années 60, Selma Jezkova (Björk) est une mère célibataire qui travaille dans une usine. Une vie dure, dépouillée, rythmée par un rude labeur qui laisse peu de répit et peu de rêves. La vie semble s'acharner sur la pauvre Selma qui souffre d'une maladie qui la rend aveugle chaque jour un peu plus et qui menace de cécité son fils, à terme . Selma se bat contre la dure réalité qui la frappe continuellement et réussit à y échapper par moments en se réfugiant dans son imaginaire...
Après Breaking the Waves et les Idiots, Lars Von Trier achève sa trilogie sur le sacrifice, l'amour, le don de soi par un drame musical composé, chanté, dansé et porté par son interprète principale: la merveilleuse Björk.
Lars Von Trier est à l'origine du Dogme avec d'autres réalisateurs danois. Un style de mise en scène qui privilégie le jeu des acteurs, l'authenticité par l'emploi de la vidéo et d'une réalisation épurée, sans fioritures. Cette manière de filmer tremblotante, façon docu en rebute pas mal. Pour Dancer in the Dark : pas de changement. Lars tourne caméra à l'épaule, avec des zooms et gros plans approximatifs, des va-et-vient déstabilisants. S'il filme souvent chichement, il utilise jusqu'à 100 caméras digitales (pour les parties dansées et chantées) qui prennent au vif les acteurs sous de multiples angles.
Suivant une caméra réaliste et brutale, le spectateur assiste impuissant à la descente aux enfers de Selma et souffre avec elle. On éprouve à son égard compassion et empathie, d'où une foule d'émotions qui s'entrechoquent à la vision du film. Lars Von Trier use (et abuse ? ) du pathos larmoyant et racoleur, Télérama parle même de « pornographie des sentiments ». Mais, le cinéaste venu du froid n'est pas échaudé par ce genre de critique. Il cherche à interpeller, à prendre aux tripes, à mettre à nu. Il porte un regard cru sur la société et l'homme qu'il s'agisse d'injustice, d'amour, des conditions de vie des ouvriers, du système judiciaire, de la peine de mort (...)
Malmenée par une vie âpre, une fatalité aveugle, Selma s'expatrie dans « La mélodie du Bonheur », que ce soit dans la pièce qu'elle joue et chante parmi une troupe théâtrale d'amateurs, ou dans les comédies musicales de son enfance. En effet, la dernière échappatoire de Selma demeure dans la parade et les pirouettes libératrices de son imagination. Tout (son) est prétexte pour s'évader : les bruits des machines de l'usine, d'un train, des pas. Selma se crée un monde tout en musique, chansons et couleurs pour suppléer la réalité insupportable. Elle trouve ainsi asile dans une forme de folie salvatrice. Les échappées oniriques qui parsèment le film offrent de magnifiques chorégraphies (signées Vincent Paterson) et chansons. De véritables moments de grâce donnés sans retenue par Björk. Elle donne toute son énergie, sa fragilité, sa force et sa générosité à Selma. Elle lui donne, en fait, corps et âme. Et beaucoup d'amour. Les compositions musicales de Björk originaires de son univers extra ordinaire et magique s'accordent parfaitement à la personnalité de l' êtr'ange Selma en marge d'une humanité dénaturée et inhospitalière.
Malgré le combat acharné de Selma pour sauver son fils, on peut se rebeller (à notre tour) contre la résignation finale de Selma quant à son propre sort. Elle semble se complaire dans son rôle de victime fatale promise au sacrifice.
Cependant, le film ne se révèle pas aussi désespéré et pessimiste sur l'humanité et la vie car Selma met en avant le don de soi, l'abnégation par amour. L'amour, l'imagination, l'expression artistique (dont le cinéma, ici, est un parfait exemple) servent de remparts et de refuges stables et sûrs. La magie de l'enfance (dont l'imaginaire sans borne se déploie en chacun de nous) et l'innocence de l'enfance (représentée par le fils de Selma et la parcelle enfantine de Selma) demeurent aussi des sanctuaires contre l'hostilité environnante.
En dépit de quelques longueurs, et d'un pathos fortement appuyé , Dancer in the Dark n'a pas volé sa Palme d'or et son prix d'interprétation féminine pour Björk au Festival de Cannes 2000. Dans cette oeuvre cruellement humaine, Björk habite littéralement son personnage avec une performance intense et poignante. Elle compose aussi une fantastique bande originale dans laquelle tout son univers sonore rejaillit.
Du cinéma lacrymal et viscéral d'une grande beauté. On adore ou on déteste.
Selena []

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