Le x1,5 : accélérer sans se mentir
Il y a ce petit bouton, en bas à droite, qu'on active en douce et dont on ne parle jamais à table. Rien ne sert de courir, disait l'autre : il suffit d'appuyer sur x1,5…
Je le fais. Sur Netflix et consorts, devant une série un peu lente dont on m'annonce huit saisons, je monte la vitesse sans trop d'états d'âme (hum hum). Le calcul est simple : je sais que je ne suis pas prêt à offrir à ce truc les soixante heures qu'il réclame, alors je lui en donne quarante et tout le monde s'en tire. Enfin, presque tout le monde.
On me rangera assez vite dans la catégorie des impatients, ceux qui ne supportent plus les temps morts. Pourtant j'aime les séries contemplatives, celles où un personnage traverse une pièce pendant quarante secondes parce que la pièce et la traversée sont exactement le sujet. La lenteur est un choix. La dilution en est un autre, et ce n'est pas le même métier. Prenez L'Attaque des Titans (que j'aime bien, ne me jetez pas de cailloux) : le montage est mauvais et ça parle sans arrêt. Un personnage agit, trois répliques plus loin le larron d'à côté nous réexplique le truc au cas où on aurait cligné des yeux, et la même révélation repasse deux épisodes après avec des ficelles usées jusqu'à la corde. On n'écrit pas comme ça pour des gens qu'on respecte : on écrit comme ça pour des débiles. Là, augmenter la vitesse, c'est juste se respecter.
Du côté des tutos, je ne touche même pas à la vitesse : je tire la timeline jusqu'à l'endroit où le gars arrête de se présenter. Personne n'a jamais prétendu qu'un tuto avait un rythme.
Le film, lui, reste intouchable. Une heure trente, deux heures, trois heures à la rigueur : c'est une durée qu'on peut tenir, et si l'envie d'accélérer arrive, ce qu'on en déduit est ailleurs. Soit ce n'est pas le bon moment, soit c'est nul. Dans les deux cas, le bouton n'y changera rien.
Les chercheurs, eux, ont un peu tourné casaque. L'étude qui faisait référence en 2022 ne trouvait presque aucune perte de compréhension jusqu'à x2, ce qui a beaucoup servi d'excuse ; la méta-analyse parue en avril 2025 dans Educational Psychology Review, vingt-quatre études et cent dix tailles d'effet au compteur, conclut plus sobrement que le coût existe, faible et souvent négligeable jusqu'à x1,5 (tiens donc), nettement moins pardonnable au-delà. Il y a sans doute plus embêtant : l'oreille s'habitue et à force d'accélérer, un dialogue à vitesse normale finit par paraître bizarre. Autant dire qu'on ne revient pas facilement en arrière.
Ce qui m'agace vraiment est ailleurs, et ce n'est pas le bouton. C'est cette manière de tout passer à la même vitesse, la série, le podcast, la conférence, le film en fond pendant qu'on répond à ses mails, huit épisodes avalés dans la soirée pour pouvoir dire qu'on a tout vu… Il faudrait se repaître, et on abat. Vous me direz que chacun regarde comme il veut : bien sûr, et je ne vais pas faire la police du visionnage. Mais on ne peut pas accélérer une série d'un bout à l'autre et prétendre ensuite l'avoir réellement vue. C'est comme si on regardait la joconde en prenant dix secondes pour l'observer au lieu de la contempler pendant dix minutes (et je parie que les puristes me diront qu'il faut plutôt dix heures, dix jours, dix années, l'éternité !).
Reste l'hypothèse que je n'aime pas beaucoup : que les séries se soient allongées parce qu'on les regarde vite, et que les producteurs rallongent la sauce en sachant très bien que le bouton fera le ménage. 24 tenait vingt-quatre épisodes sans qu'on ait envie de toucher à quoi que ce soit.
Curieusement, plus ça va, plus je reviens à la vitesse voulue par le créateur. Le même raisonnement que pour les films, finalement, il m'a juste fallu plus longtemps pour l'appliquer aux séries : si je dois accélérer pour tenir, c'est que ce n'est pas pour moi. Il y a assez de choses à voir ailleurs pour ne pas s'infliger ça, même en x1,5.




