
Ce qui est rare est précieux ; Etienne Chatiliez est la bonne illustration de ce dicton. Après La vie est un long fleuve tranquille (1988) et Tatie Danielle (1990), il ne tourne qu'un seul film en dix ans (Le bonheur est dans le pré, 1995). En 2000, le réalisateur nous revient avec deux films (La famille médicament et Scénario sur la drogue) qui, court métrage oblige, n'ont pas été grandement diffusés. Chatiliez renoue avec le grand public en 2001 avec Tanguy, qui connaît un joli succès européen et en 2004, avec La confiance règne, aux recettes moins importantes. En cette fin d'année 2006, TF1 Vidéo sort un coffret Etienne Chatiliez qui vous permettra de redécouvrir les quatre grandes lignes de la carrière du réalisateur : La vie est un long fleuve tranquille, Tatie Danielle, Tanguy et La confiance règne. Quatre films très humoristiques qui voient se déployer toute la force du comique de Chatiliez, critique social féroce à la « méchanceté » toute assumée.
La vie est un long fleuve tranquille (1988)

Coup d'essai, coup de maître, comme dit l'expression (oui, j'introduis encore sur un dicton, ça s'appelle l'accroche, à ce que l'on m'a dit). On ne peut pas trouver meilleure illustration au proverbe que ce premier film d'Etienne Chatiliez. A sa sortie en 1988, La vie est un long fleuve tranquille provoque un raz-de-marée en France. Quatre millions d'entrées, quatre Césars et un concert de louanges de la part des critiques. Le film s'est inscrit d'emblée dans le patrimoine filmique national, avec des scènes et répliques cultes. Longtemps après sa sortie, on entendait encore les gens s'amuser du « Lundi, c'est raviolis ! » ou encore de la chanson du père Aubergé « Jésus revient ». Les scènes cultes sont innombrables : le docteur Mavial (Daniel Gélin), les jambes cassés par la stupeur dans son canapé, s'exclamant désabusé : « La salooope » sur un panel de tonalités différentes, Marie-Thérèse la femme de ménage (Catherine Jacob) enceinte sans avoir jamais couché, la famille Groseille crachant sur la télévision pour exprimer sa haine d'une présentatrice... La vie est un long fleuve tranquille agit comme une véritable bombe. Deux France sont représentées : celle des riches bourgeois, conservateurs, catholiques, bien proprets et rangés. Et celle des pauvres, avec une famille vulgaire, sale et vicieuse. Un famille de « crapets », comme on le dit souvent dans le nord de la France, lieu où se déroule l'intrigue. Deux familles qui n'auraient jamais dû se rencontrer mais dont l'existence va converger par un accident révélé : l'échange de deux enfants des familles à la naissance. Les portraits dressés des deux familles sont parfaitement équitables dans leur cruauté caricaturale. Une caricature exposée dès les premières minutes du film et qui fait mouche, provoquant forcément l'hilarité. D'un coté, une famille bourgeoise coincée, bien coiffée, à la table bien mise, aux enfants bien peignés et aux activités très pieuses. De l'autre, une famille de femmes obèses et de gamins chapardeurs, vivant dans une véritable porcherie. Si l'extrême crétinerie de la famille Groseille (les pauvres) apparaît comme évidente, les Le Quesnoy ne font franchement pas figure d'exemple en comparaison. Les enfants des deux familles finissent par s'influencer les uns les autres et les parents Le Quesnoy, face à la rébellion de leurs enfants, voient en quelques jours s'envoler toute une vie d'éducation pieuse et bien rangée. Une situation hors contrôle qui rend certains des personnages presque fou, voilà d'emblée une composante qui va faire l'un des centres du cinéma de Chatiliez. On retrouvera ce schéma avec Tanguy. Mention spéciale à Hélène Vincent, impériale dans son rôle de mère anéantie. On remarquera au passage aussi Benoît Magimel, qui, plusieurs années avant de devenir le grand gaillard que nous connaissons (La pianiste, Les chevaliers du ciel) tenait le rôle principal dans ce film à seulement quatorze ans.
Tatie Danielle (1990)

Quand on pense au genre de l'humour noir, appliqué au cinéma français, deux films incontournables nous viennent automatiquement en tête : Baxter de Jérôme Boivin (1989) et Tatie Danielle d'Etienne Chatiliez. La vie est un long fleuve tranquille est le chef d'oeuvre reconnu, grand public, du réalisateur. Tatie Danielle est sa pièce maîtresse, peut être moins accessible de par son coté très noir et dur, mais tout aussi époustouflant de qualités et de novation. Comme nous l'indiquent bien le titre et l'affiche, Tatie Danielle est centré autour d'un personnage, une vieille bonne femme affreuse, bondée de méchanceté et de mépris, magistralement interprétée par Tsilla Chelton. Le slogan, « Vous ne la connaissez pas encore mais elle vous déteste déjà » est bien emblématique du personnage : froid, agressif, cassant, calculateur, misanthrope, vicieux... Certainement l'un des personnages les plus infâmes portés à l'écran... Et donc forcément l'un des plus détonants, imprévisibles et impressionnants. Sa gouvernante Odile morte, Danielle se retrouve seule et donc prise en charge par son neveu et sa famille, à laquelle elle en fait voir de toutes les couleurs, à grand coup de méchancetés et de préméditations machiavéliques. L'ambiance visuelle, volontairement vieillotte, est très forte. Au-delà de la comédie satirique, on remarque un véritable discours sur la vieillesse et la solitude qui en découle. On devine la vieille Danielle aigrie par le temps, on la voit revivre à l'arrivée de l'élément perturbateur : Sandrine Vonnier, incarnée par Isabelle Nanty, la seule personne dont elle s'éprend. Le couple Sandrine Vonnier/Isabelle Nanty et Danielle/Tsilla Chelton est l'un des plus impressionnants portés à l'écran, tant pour la justesse de ces actrices que pour les personnages qu'elles incarnent respectivement. Danielle finit par s'enticher de Sandrine, justement parce que celle-ci est la seule qui se défend face à elle en faisant preuve de plus d'agressivité et de méchanceté. De l'humour noir, satirique, comme on n'en a que trop peu eu à voir au cinéma. Un indispensable !
Tanguy (2001)

Après un long retrait (un film en dix ans), Etienne Chatiliez revient avec un film baptisé « Tanguy », du nom de son personnage principal. C'est l'histoire d'un jeune garçon fringuant, approchant la trentaine, n'en finissant plus avec ses brillantes études de japonais, et vivant toujours chez ses parents. Ces derniers, excédés par la présence de leur grand enfant chez eux, se fixent pour objectif de le forcer à partir, en provoquant chez lui toute sorte d'inconvenances. Mais le grand bonhomme, indéboulonnable, redouble d'insupportables gentillesses. Les parents finissent par le chasser et une guerre commence quasiment. Tanguy part d'un constat : les enfants quittent leurs parents aujourd'hui plus à l'âge de mort du Christ qu'à leur âge légal de majorité. Conjoncture économique oblige. Sauf que pour Tanguy, les choses sont différentes. Surdiplômé, le grand dadet a toutes les cartes en main pour s'insérer dans le monde du travail à un très haut niveau. Mais pourquoi partirait-il ? Il se sent si bien chez papa-maman. Eric Berger, interprétant le rôle-titre, confère à son personnage quelque chose de presque inquiétant et malsain. Tanguy est un sans-gêne, par un comportement tout en innocence, toujours calme, poli et présentable, il indispose, il provoque de véritables crises de rage. On a découvert Eric Berger en même temps qu'Olivier Sitruk avec Quatre garçons plein d'avenir, l'une des rares comédies françaises de qualité des années quatre-vingt-dix. Il nous reviendra avec La confiance règne, dans le même type de configuration, dans ce profil d'homme droit mais vieux jeu et plein de manies. La dimension sociale, typique des réalisations de Chatiliez, n'est pas écartée ici. Tanguy évolue dans un milieu de bourgeoisie moyenne. Cependant, pas de confrontation, d'opposition, ni même de message véritable. Un film à l'humour noir, qui va très loin dans l'escalade (on retiendra la fabuleuse performance du genre d'André Dussollier) avant d'évacuer la pression dans un final plutôt bon enfant.
La confiance règne (2004)

La confiance règne a surpris et déstabilisé. Chatiliez nous a présenté avec ce film l'histoire atypique d'un couple pas moins atypique. Il a choisi pour cela un couple d'acteurs de renom : Cécile De France et Vincent Lindon. Tous deux incarnent respectivement Chrystèle et Christophe, deux petits « escrocs » qui s'unissent pour réaliser de petits coups. Nos deux jeunes gens se présentent chez des familles de haute bourgeoisie, de vieilles personnes seules, et proposent leurs services de personnel de maison. Au moment opportun, ils profitent de la distraction de leurs employeurs pour s'enfuir dans un autre coin de la France, emportant sous le bras et dans les poches quelques biftons ou objets volés. Les premières minutes heurtent : Chatiliez a dirigé Lindon et De France de manière bien particulière. Nos acteurs ont pris un accent très populo, bien gras, ils sont vulgaires et légèrement débiles. Des gars du peuple, au sens le plus péjoratif qui soit. Et Chatiliez va très loin dans la description humoristique de la misère sociale. On nous montre à un moment du film la famille de Chrystèle, dont le père fait clairement preuve de comportements adultériens. La vulgarité des dialogues a choqué (voir les réactions outrées de la presse, de Ouest France à Positif). Là encore, on peut pointer du doigt la confusion d'un réalisateur et de son sujet. Chatiliez nous présente deux personnages marginaux, vulgaires et un tantinet crétin (plaisanteries scato, tronches de débile léger), ce n'est pas pour autant qu'il les place en modèle. A contre-pied, d'autres ont parlé de condescendance. Difficile en réalité de deviner la pensée du réalisateur pour ses personnages. Et c'est bien cela qui fait de La confiance règne, à défaut d'être un très bon film, une réalisation des plus intrigantes. Pas de justification, pas de background, de contextualisation ou d'autres justification pataude. On retrouve avec ce film l'opposition nette et caricaturale des classes prolétarienne et bourgeoise qui a fait le succès de La vie est un long fleuve tranquille, avec peut être plus de froideur et moins d'impartialité, ce qui a donné l'impression à beaucoup de spectateurs d'une trop grande répétition, d'un Chatiliez qui tourne en rond. Dans la continuité de Tanguy, La confiance règne baisse d'un grade sur l'échelle de la profondeur et du fond. Dommage, les prestations de Vincent Lindon et de Cécile De France ont convaincu.
Etienne Chatiliez est un réalisateur brillant. Même si ses dernières réalisations ont moins donné à s'extasier que les premières, il demeure un créateur à l'identité forte dans le paysage du cinéma français (paysage un peu maigre, on citera également Albert Dupontel). On ne peut donc que saluer l'initiative de TF1 vidéo que de rassembler quatre des films du réalisateur dans un coffret, à un prix très accessible.
iscarioth []

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