Dans les bas-fonds de Manhattan, des laissés-pour compte toujours plus nombreux survivent tant bien que mal dans la rue. Dans une casse automobile, une petite bande de ces clochards vie de vol et de petits boulots illégaux, tout en craignant le terrible Bronson, vétéran du Vietnam devenu caïd de cette cour des miracles. Dans sa cave, un épicier peu scrupuleux découvre un caisse d'alcool inconnu, la Viper, qu'il revend à très bas-prix. La boisson a un franc-succès auprès des sans-abris. Mais la Viper se révèle un liquide mortel qui fait se dissoudre quiconque l'ingurgite !
Les années 80 marquent un tournant pour le cinéma gore américain. En cette décennie un peu bâtarde qui voit paradoxalement fleurir des slasher brutaux comme le tétanisant Maniac ou le bien-nommé Carnage, le genre s'est également mis à bifurquer vers une direction plus ludique, plus ouvertement comique, se rapprochant d'un esprit qui perdura tant et bien jusqu'à l'immortel Braindead de Peter Jackson. Un revirement opéré l'impulsion de films tels les deux premiers Evil Dead ou plus vraisemblablement de la firme Troma et du fameux Toxic Avenger. Si l'Italie pour sa part voit la source du gore se tarir, au même titre que son cinéma de genre tout entier qui finira par se casser la figure faute de financement et d'adaptation, le gore américain quitte peu à peu son pseudo-réalisme des dures années 70 pour finalement effectuer une sorte de retour aux sources du genre. En effet, lorsqu'en 1963 Hershell Gordon Lewis décide de mettre du sang plein ses films pour voir ce que ça donne, il ne cache pas de s'inscrire dans une mouvance potache devant tout au Grand Guignol, voir au cartoon. Une preuve parmi d'autres étant 2000 Maniacs, traversés de délires très Bip Bip et le Coyote. Quand Street Trash sort en 1986, il suit une sorte de lignée, celle de ces petits films quasi-amateur au propos simpliste mais rivalisant de compétence techniques, qui poussent alors comme des champignons (au hasard, Evil Dead). Street Trash, c'est aussi un pur produit du cinéma underground new-yorkais, dans une vision proche de celle de l'énigmatique Frank Henenlotter. Henenlotter, on le connaît pour des films comme Elmer le Remue-méninges ou Frankenhooker, et tout comme lui Jim Muro, le géniteur de Street Trash, a cette volonté d'inscrire ses pitreries cradingues dans un certain contexte social : les dessous de la prostitution pour Frankenhooker (littéralement, "Frankenpute"), la misère, l'Amérique dépressive d'après le Vietnam et les sans domiciles fixes pour Street Trash. Tout en prenant bien soin de ne pas transformer le tout en pamphlet. Muro comme Hennenlotter n'ont, malgré la noirceur de leurs sujets, qu'un seul but, divertir, même si pour le coup le divertissement a tendance à tacher les vêtements et à coller aux doigts.
Peut-on dire que Street Trash est un comico-gore pur et dur ? A la réflexion, pas vraiment. Malgré sa explicisme graphique délirant, le film de Jim Muro s'inscrit bien dans une certaine lignée du film d'horreur eighties, tel qu'il est représenté, toutes proportions gardées, dans Le Retour des Morts Vivants par exemple. Comprenez par là un mélange d'humour et de pessimisme. Ainsi qu'une volonté affichée de raconter une histoire, de s'attacher à ses personnages, quitte à mettre le gore au second plan, comme c'est le cas ici. Un humour caustique tendance cartoon sous acide, où l'on explose dans de grandes gerbes de toutes les couleurs, où l'on joue au rugby avec un phallus fraîchement tranché. Pessimisme voir noirceur glauque, où des vétérans hantés par leurs fantômes font la loi, où la police ne fait pas son travail, où la rue est une jungle urbaine. Où un quiproquo burlesque termine en sordide tournante. Street Trash pourrait être vu comme une improbable version collective de Rambo, décrivant une Amérique traumatisée par sa défaite, au point d'en oublier, rejeter et ici littéralement faire disparaître les représentants. En cette années 1986, Street Trash serait également à rapprocher d'Invasion Los Angeles, car s'intéressant à la face obscure des années Reagan et de son apparente société dorée. Si le film encore une fois n'a pas de vocations revendicatrices et ne délivre finalement aucun message à caractère social, peut-on dire qu'il est totalement innocent ? Le choix du sujet, soutenu par des scènes plus sérieuse que d'autres, laissent à croire que non. Un sentiment accentuée par l'approche très crue de Jim Muro, qui filme également de la nudité sans beauté ni complexe. Du reste, lorsque Jim Muro se déchaîne, Street Trash est et reste un catalogue de séquences déjantées où l'on retrouve la plupart des possibilités offertes par les effets spéciaux de l'époque. De démembrements en délirantes explosions bariolées -oeuvre de Jennifer Aspinall, issue de... l'écurie Troma-, Street Trash prend des airs de patchwork insensé et fluo. Si Street Trash était une toile, ce serait la barbouille d'un enfant terrible qui trop heureux de s'amuser avec ses tubes de gouaches, s'amuserait à tout balancer dans de terribles gerbes jaunes, violettes et bleus. Car Street Trash oublie tout réalisme possible dans son approche du gore et développe un univers visuel à la limite du kitch, où les corps se transforment en magmas informes et se liquéfient en sécrétions de couleurs improbables. Un trip étrange que soutient à merveille une réalisation nerveuse, à hauteur d'homme, qui parfois n'est pas sans rappeler celle des premiers pas de Sam Raimi. Mais le gore de Street Trash tout improbable soit-il n'est malgré tout pas "propre", c'est une approche putassière qui côtoie la saleté de la rue et se permet des gags complètement déviants. Le match de rugby évoqué plus haut ou les premières scènes, où un vagabond se décompose sur (puis dans...) un siège de toilette délabré est bien représentatif du niveau d'humour qui remplie Street Trash. Sur qu'il ne conviendra pas à tout le monde.
Street Trash est un petit film fait avec pas grand chose. Il souffre parfois d'un amateurisme flagrant, notamment au niveau du casting, mais s'avère quasiment irréprochable sur le plan de la réalisation et des effets spéciaux. Jim Muro, dont ce sera ici le seul et unique film, deviendra d'ailleurs par la suite un technicien steadycam de renom, sollicité par des réalisateurs aussi prestigieux que James Cameron ou Ridley Scott. Des histoires assez incroyables rodent autour du film : on parle d'un financement limite mafieux et d'un énigmatique montage de quatre heures (!!), ce qui a de quoi laisser rêveur lorsque l'on sait que dans sa première version, le film faisait déjà 2h40 avant d'être ramené à une durée plus sage. Quoiqu'il en soit, le film obtiendra le Prix "Très Spécial" au Festival de Paris. Signe qui ne trompe pas, trois ans plus tard, nous retrouvons au même endroit pour le même prix Meet The Feebles, film de marionnettes complètement barré d'un certain Peter Jackson. Peut être pas culte, mais assurément date dans le cinéma gore et d'horreur en général, Street Trash fait partie de ces plaisirs coupables bien dégueu qui doivent figurer dans toute collection saignante.
Lestat []

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