Après Barry Lyndon, fresque historique de trois heures, Stanley Kubrick décide de se tourner vers le film d’horreur, un genre qu’il n’a jamais abordé de front malgré son goût pour le macabre, l’humour noir et le pessimisme. Il jette son dévolu sur un jeune auteur qui a la cote : Stephen King. Avec Shining, le romancier trentenaire en est à son troisième best-seller, après Carrie et Salem qui ont déjà été adaptés tous les deux à l’écran, respectivement par Brian de 
DR.Palma et Tobe Hooper. Qu’un de ses bouquins soit choisi par un réalisateur aussi mythique que Kubrick, c’est la consécration pour l’écrivain du Maine. Il s’empresse de rédiger un scénario, que le cinéaste rejette en décidant d’écrire sa propre version, avec l’aide d’une coscénariste appelée Diane Johnson. King a déjà perdu le contrôle : ce sera un film signé Stanley Kubrick avant tout.
Pour incarner le personnage principal, plusieurs vedettes ont été envisagées : Robert De Niro, Robin Williams, Jon Voight… Finalement, le réalisateur choisit Jack Nicholson, à qui il fait miroiter le rôle de Napoléon depuis plusieurs années (le film, trop ambitieux, ne verra jamais le jour) ; c’est la première fois depuis Spartacus (vingt ans plus tôt) que Kubrick tourne avec une vedette d’un tel calibre. Mais cette fois, c’est lui le chef, et il entend bien le faire savoir : séquestrant son équipe et ses acteurs dans l’hôtel coupé du monde où se déroule l’intrigue, il multiplie les prises au point de rendre tout le monde proprement givré. La légende veut que certains plans aient été tournés près de 150 fois, mais le Guinness Book a toujours eu du mal à se faire confirmer les chiffres. Ce qui est sûr, c’est que la plupart ont connu plusieurs dizaines de prises, ce qui explique les 500 jours de tournage que Shining a nécessités… Vingt ans plus tôt, Jack Nicholson tournait La petite boutique des horreurs pour Roger Corman, bouclé intégralement en deux jours et une nuit.
Jack Torrance, écrivain en mal d’inspiration, accepte de garder l’hôtel Overlook durant sa période de fermeture. Il s’y installe avec sa femme Wendy et son jeune fils Danny, sans se soucier des horreurs qui s’y sont déroulées : dix ans plus tôt, le gardien a massacré sa femme et ses deux filles avant de se donner la mort. Danny, doté d’un don de voyance qu’il canalise par la voix de son ami imaginaire Tony, est victime de sinistres hallucinations dans les couloirs de l’hôtel…
A première vue, Shining (un terme qui désigne le pouvoir de l’enfant, à mi-chemin entre la télépathie et la clairvoyance) se situe dans la mouvance du cinéma d’épouvante des années 70, qui associe volontiers le surnaturel et l’enfance : L’exorciste, La malédiction, Rosemary’s Baby sont autant de films où l’irruption de l’horreur et l’irrationnel sont d’autant plus effrayantes qu’elle se fait au sein d’une famille apparemment normale. Mais Kubrick, fidèle à ses marottes, ne livre pas pour autant un "film de studio" calibré, 
DR.bien que Warner Bros. n’ait pas eu à se plaindre des résultats au box-office. A travers sa réalisation à la patte reconnaissable, à base de cadrages symétriques jusqu’à l’obsession, de travellings hypnotiques (Garrett Brown, inventeur de la steadycam quelques années plus tôt, a perfectionné le procédé pour s’adapter aux besoins de Kubrick) et de dialogues rares et précis, il exprime la folie et la violence de façon quasiment abstraite, au fil d’un parcours culminant dans un labyrinthe inextricable et étouffant. Certains analystes ont voulu voir dans le scénario la métaphore du puritanisme américain : bâti sur les lieux d’un massacre d’indiens, l’hôtel Overlook renferme la mauvaise conscience des blancs, et les indices de la violence ne peuvent se lire que dans les miroirs où Jack évite de se regarder. Une théorie audacieuse, parmi d’autres interprétations d’un film qui, tel 2001 l'odyssée de l'espace, offre plusieurs clés de compréhension que chacun est libre d’utiliser à sa guise.
D’un point de vue formel, Shining reste à ce jour une belle tranche de terreur, qui ne repose ni sur les effets optiques ni sur le gore, mais exclusivement sur le montage, certains des moments les plus saisissants étant de simples plans fixes. Jack Nicholson y trouve l’un des rôles les plus marquants de sa filmographie ; on note d’ailleurs qu’il n’a interprété que deux personnages prénommés Jack comme lui, et qu’il s’agit des deux plus gros barjots de son répertoire (l’autre étant bien entendu le Joker Jack Napier dans Batman). Stephen King, en revanche, exprimera clairement son mécontentement en raison des nombreuses différences qui existent entre son livre et le film : entre autres, son Jack Torrance à lui se livrait à une lutte interne constante pour que le Bien triomphe du Mal, tandis que Nicholson affiche un regard de maboul dès les premières minutes du film… Obtenant de Kubrick le droit de produire son propre remake une quinzaine d’années plus tard, King en confiera la réalisation sous forme de mini-série télé à Mick Garris, déjà aux manettes du Fléau dans le même format. Mais la version de Kubrick, bien que peu fidèle, reste de loin la plus présente aujourd’hui dans l’esprit du public.
riffhifi []

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