Le moins que l'on puisse dire à propos du Rideau Déchiré, c'est qu'il ne figure pas parmi les chouchous des critiques. Résultat : il fait certainement partie des oeuvres les plus méconnues de la filmographie d'Hitchcock. Et pourtant, il n'en présente pas moins des caractéristiques qui par certains côtés le rapprochent très nettement de ses prédécesseurs les plus illustres : une trame scénaristique menée tambour battant, alliant humour, suspense et action (recette ô combien éprouvée), des acteurs de tout premier ordre, des rebondissements à n'en plus finir, donnant lieu à une foule de scènes proprement anthologiques.
En pleine période de guerre froide, un chercheur en physique nucléaire, Armstrong, rompt sans explications avec sa fiancée (et néanmoins assistante), Sarah, avant de se rendre à un congrès à Copenhague. Intriguée, elle le suit et découvre qu'il part en réalité pour Berlin Est. Décidée à connaître le fin mot de l'histoire, elle embarque à bord du même avion que lui. Peu à peu, elle se rend compte que le professeur semble bel et bien avoir choisi de vivre à l'Est du mur.
Mésestimé, considéré comme moins personnel, peut-être aussi moins ambitieux, il ne fait certes aucun doute que Le Rideau Déchiré est le signe d'une rupture avec le passé. Hitchcock en est à son cinquantième film, et l'âge commence (bon gré mal gré) à se faire sentir. A cela s'ajoute l'arrivée de la télévision au sein des ménages, qui plonge le cinéma dans une crise sans précédent. Le cinéaste est également contraint de solliciter de nouveaux talents afin de pallier aux absences de Robert Burks et George Tomasini, ses éternels seconds (respectivement chef opérateur et monteur au profit des Oiseaux, pour ne citer que lui...). Quant à Bernard Herrmann, compositeur à succès de musiques de films, qui avait pourtant commencé à travailler sur le Rideau, il sera également remplacé suite à des "divergences d'opinion". Sans parler des difficultés rencontrées par le cinéaste pour orienter l'immense Paul Newman, et du choix quasi anti-hitchcockien de l'actrice-vedette Julie Andrews (certainement imposée au réalisateur) pour le rôle de Sarah Sherman.
Ceci dit, le film offre tout de même une plongée pour le moins déstabilisante, prenant ici ou là des allures de descente aux enfers, au coeur de l'Allemagne d'après-guerre (le film tire évidemment son nom du rideau de fer). Sans pour autant cacher ses sentiments anticommunistes, Hitchcock se garde tout de même de donner à son oeuvre des airs de pamphlet. Bien au contraire, il prend un malin plaisir à brouiller les pistes. Qui sont les gentils, qui sont les méchants ? On a déjà vu film d'espionnage plus simpliste... Parmi les scènes où le savoir faire du réalisateur s'affirme clairement, on retiendra en tout premier lieu la filature dans le musée, la fuite en bus, sans oublier le meurtre (évidemment !). Si la musique délivrée par John Addison, tout juste oscarisé, ne peut raisonnablement être comparée aux ambiances produites par Herrmann (Citizen Kane, La Mort aux trousses, Psychose, Taxi Driver), l'humour et le suspense n'en demeurent pas moins des composantes essentielles du film. Quant à Paul Newman, il n'a rien à envier à un James Stewart ou un Cary Grant !
Certains trouveront regrettable que des scènes aient été supprimées au montage, au profit d'on ne sait quel espoir. Il n'en reste pas moins que cet énième film d'espionnage, aux allures de thriller sur fond de guerre froide et de "fuite des cerveaux", mérite d'être vu. Vu et revu, oserais-je dire, et ce à moult égards. Réalisé en 1966, Le Rideau Déchiré est le signe avant-coureur d'une fin d'une carrière, et symbolise à coup sûr la fin d'une époque. A ce titre, il possède ce petit quelque chose, décrit si justement par Truffaut. "Un certain degré de cinéphilie encourage parfois à préférer dans l'oeuvre d'un metteur en scène, son grand film malade à son chef-d'oeuvre." Un Roi à New York à La Ruée Vers l'Or, La Règle Du Jeu à La Grande Illusion. "Les grands films malades laissent apparaître plus crûment leur raison d'être". Le Rideau Déchiré fait partie de ces grands films malades. L'un des tout derniers bons films du "maître du suspense", fiévreux à souhait, où l'on ressent quelque chose de très intime, de la part d'un auteur conscient de se livrer pour l'une des toutes dernières fois...
Filipe []

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