Il est une tradition française de la chair médiévale, du grotesque sanglant ou de la sauvagerie royale qu'on ne peut occulter. La Reine Margot atteint sans doute un sommet dans cet art de rendre de la foudroyante et terrifiante barbarie d'un passé mythique. Ses visages surannés comme l'argile, ses matières lourdes et bruyantes, ses lumières opaques, ses monceaux de tissus sales, ses plaines à la verdoyante obscurité, sa terre arrosée de sang. Il y a, aurait-on envie de dire, une noblesse particulière à cette volonté de magnifier notre animalité passée dans ce qu'elle a de plus effrayant. Rencontre avec le Dragon fait ce choix, du moins il joue avec sans complètement l'assumer.
Cette salle de relative petitesse ne suffira pas à calmer les ardeurs sensorielles d'un film à l'agressivité touchante. C'est la nuit, la forêt brûle, des flammes dévorent le visage d'un homme hurlant à nos oreilles de son souffle percutant dans l'acoustique abyssale des lieux. Il y a à la fois de l'ambition, de la démesure dans ses plans silhouettés de guerriers luttant contre les flammes et une certaine vulnérabilité de pastiche dans ce cadre théâtrale sur fond embrasé. Cela s'explique assez vite. La présente scène est un conte, une légende qui doit marquer nos sens et nos âmes au fer rouge. Il y est question de cet enfant, appelé Guillaume, héros martyre aux blessures indélébiles. La maille qu'il porte a fait fondre sa peau sous la volonté du feu. Il faut pourtant sauver l'audacieux chevalier de 15 ans, l'écorcher vif de sa peau de métal. Un prêtre s'attelle à la tache sans broncher, l'enfant crie plus haut que les arbres pour couvrir la peine de ce déchirement inaudible. Le spectateur est chaos, il n'a pas fini de frissonner quand se profile déjà la scène suivante. C'est de ses mêmes 15 années que le jeune Felix de rien, bâtard nous dit-il, s'est épris de la légende de ce chevalier nommé Dragon Rouge, mort dans sa peau avant d'avoir connu l'âge adulte, mais éternel sur les champs de bataille. S'en suivra un récit fluide où le candide Felix découvrira la réalité des sentiments humains à travers les mythes et légendes de l'époque.
Rencontre avec le dragon est un film à la fois féroce et fragile, maniéré et abrupte. Sa réalisatrice Hélène Angel y libère l'étonnante ambiguïté de ses intentions cinématographiques. D'une réalité barbare émerge la poésie d'une insouciance infantile. De la force d'une légende implacable naît la lente érosion d'un homme torturé par les doutes. La cinéaste veut de toute évidence raconter des histoires, emporter le spectateur dans un récit épique. Elle fera partie, semble-t-il, de ces quelques metteurs français à ne pas rejeter la légitime futilité d'un média initialement forain. Tant mieux, ils ne sont pas encore trop, et encore moins le sont les talentueux. Celle-ci l'est sans doute agréablement, mais aussi fragilement. Le film perd en intégrité ce qu'il gagne en légèreté. Son casting trop maladroitement branché trouble avant de séduire. Un Titof trop égal à lui même surgit de sous une longue toge noir et c'est un peu de l'ampleur gothique du film qui disparaît soudainement. On peut sans doute imaginer que les producteurs auront trop misé sur les recettes faciles et les petites habitudes du cinéma français actuel. Il fallait laisser à cette rencontre avec le dragon le droit à a sobriété. Il fallait l'épargner d'un Daniel Auteuil trop frigide et pantouflard ou d'une Emanuelle Devos trop légère (et pourtant si bonne actrice). Heureusement que Nicolas Nollet, Sergi Lopez ou Gilbert Melki assurent leur rôle avec une sincérité touchante. Heureusement que les décors et la musique du film nous gardent la tête sous l'eau en dépit de ses fuites. Il en reste une histoire touchante, parfois maladroite ou futile, mais suffisamment belle pour nous laisser un goût dans la bouche, que demander de plus.
Si toute l'ambiguïté du film tient donc dans la cohabitation d'une fascination de midinette pour le jeune Felix et d'une réalité aussi sauvage que pessimiste, son équilibre repose lui sur un onirisme maîtrisé. Angel y enchaîne les figures symboliques, de l'homme/bête possédé au baroque d'une plage grotesquement christianisée. On sent bien d'ailleurs, dans cette scène finale assez réussie, l'empreinte assumée d'un Chéreau grandiloquent. Il est juste dommage que le film faille quelque peu dans sa partie thématique, ses aspects superflus voilant légèrement l'efficacité d'un discours séduisant sur la glorification aveugle mais nécessaire de personnalités charismatiques. Certes ce n'est pas nouveau, on peut même penser à une sorte de Héros malgré lui au pessimisme plus sauvage. Il faut pourtant bien reconnaître à l'auteur du film une volonté intéressante de pousser le concept de l'égoïsme persistant dans ses retranchements les plus inhumains, et de les confronter ensuite à ce qu'il y a de plus « humain », un enfant. De ce point de vue le scénario ne fait pas les choses à moitié. C'est probablement la diversité et la dispersion des envies de la réalisatrice qui auront affaiblis le film sur ce versant.
orioto []

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