Les spectateurs des films d'actions seraient-ils de moins en moins exigeants ? A moins que ce ne soient les producteurs des dits films qui soient de moins en moins enclins à les satisfaire... Toujours est-il qu'il planait un sentiment de foutage de gueule générale à la sortie de ce film, un peu comme si on n'en n'avait pas vu, de films justement. Je considère pour ma part que les majors ont franchi le pas qui leur permettait de ne plus s'embarrasser des codes basiques du cinéma à spectacle avec MIB. C'était la première fois que je voyais un film pas écrit, tout du moins pas construit ou pas narré. L'inspiration du réalisateur et surtout des acteurs et du compositeur avaient alors sauvé le film, mais ils ne suffirent pas à cacher sa structure inexistante. Une exposition made in Saturday Night Live d'1 heure et un semblant de structure narrative presque improvisé pour conclure le film en une demi-heure. Il devait y avoir par la suite de nombreux exemples de ce que l'on pourrait appeler un cinéma du minimum. Des films sans histoires, construits à l'arrachée sur l'accumulation maladroite de scènes isolées. L'avancée est importante car elle représente pour les studios un grand progrès dans l'industrialisation, et donc la rentabilisation du cinéma populaire. Pourquoi se tuer à respecter les bases minimales d'un scénario respectable (je n'ai pas dit bon) quand le public peut se contenter de bien moins. C'est quelque part une sorte d'aveu de la nature d'un certain cinéma, du moins de son intention, mais c'est aussi assez alarmant. C'est un peu comme si une chaîne de restauration rapide ne prenait soudainement plus la peine d'étudier ses recettes et nous refilait quelques aliments disposés au hasard entre deux bouts de pains. Si cette méthode consiste à étaler quelques gags de bande annonce qui se suffiront à eux mêmes dans une comédie, elle se révèle bien plus consternante encore quand il s'agit d'un film « sérieux ». Phone Booth en est une lamentable illustration.
Prenez donc un synopsis, non même pas un synopsis, un pitch à première vu séduisant pour son côté urbain, temps réel, en un mot pour son côté Speed, de Jan De Bont. Un homme entre dans une cabine téléphonique et un sniper invisible l'y prend en otage en le contraignant à respecter ses désirs les plus fourbes. Voilà bien ce que l'on appelle une idée faussement bonne, car le scénariste qui se colle à la lourde tache de développer l'affaire n'est pas au bout de sa peine. Pour faire simple, ce n'est pas possible. Bien sur un scénariste chevronné ou surdoué s'en sortira en nous étonnant brillamment. Mais n'espérez rien de ce cru dans le film de Joel Schumacher. Deux problèmes majeurs interviennent en fait : Comment faire que la situation puisse durer malgré la fragilité de ses fondations, et comment assurer qu'elle propose un spectacle intéressant sur la longueur. Le challenge est ici tellement ardu que le film se transforme en une sorte de jeu de bluff entre le scénariste et le spectateur. Il est d'ailleurs cocasse de noter que l'homme ayant commis le scénario l'avait déjà proposé à un certain Alfred H. dans les années 60. Les deux hommes ne s'étaient alors pas sentis capables de mener l'intrigue sur des enjeux crédibles. Les années passèrent... Les mentalités auraient-elles permis, en évoluant, de rendre l'entreprise possible ? Non, comme dit plus haut, la seule évolution à prendre en compte dans la mise en chantier du film est la baisse du respect du public par des majors à cour d'idée. Mais entrons dans le vif du sujet.
Il y a donc ce premier problème à résoudre, qui ne le sera jamais véritablement. Comment faire se tenir sur ses deux pattes un scénario pas crédible pour un sou... La question se pose toutes les 10 minutes dans le film, comme un tic tac obsédant qui finit par se substituer dangereusement à l'intérêt de l'histoire elle-même. La situation est à peine posée que déjà, on sent le scénariste sur la brèche. Comment le sniper va-t-il conserver son ascendant sur un attaché de presse plus pressé de sortir de la cabine que de jouer au petit jeu moralisateur idiot qu'il lui propose. Comment va-t-il s'en sortir pour contenir les 500 raisons qui pourraient faire dérailler son plan sans se dévoiler. La première erreur du film est sans doute de n'avoir pu éviter que les spectateurs (en tout cas certains) se mettent immédiatement dans cette logique, car elle ne les quittera alors plus jamais. Hitchcock justement, ne perdait pas une occasion de rappeler que la réussite d'un scénario à suspens dépend de la faculté du scénariste à savoir cacher ses besoins au spectateur. La meilleure méthode pour cela est très certainement, dans un premier temps en tout cas, de faire exister des personnages de leurs propres grés, et pas dans la finalité d'une situation recherchée. Phone Booth se condamne d'entrée de jeu en voulant limiter au maximum le temps de démarrage du film. Un petit clip thématique sur la téléphonie omniprésente : rien de mieux pour signifier subtilement au spectateur que c'est bien le thème, l'argument situationniste et symbolique du film qui prime et non la vérité dramaturgique de ses personnages. Suit une non exposition bien à la mode, nous dévoilant un personnage en pâte à modeler, prêt à l'emploi et sans fioritures psychologiques. Le gus se nomme Stu Shepard et prend à peine le temps de nous faire une démonstration de son « humanité » si défaillante (rien de grave, ne vous inquiétez pas) avant de se mettre en situation pour le thriller. Il fait d'ailleurs très bien office de cristallisateur de la tendance actuelle des studios, représentant une vulgarisation simpliste et caricaturale au possible de ce qu'aurait été jadis (ô, il n'y a pas de cela 5 ans) un personnage basique de film d'action. Voilà donc le Colin dans sa boite, et le film peut commencer sa lente conclusion. Nous ne sommes donc là que pour la proposition initiale du film, le speed en conserve, elle n'a pas intérêt à décevoir...
La situation évolue donc assez vite, puisqu'elle n'est pas à proprement parler passionnante. Un homme à terre, la police est là, et le cul-de- sac n'a pas bougé pour le scénariste. A ce stade, le spectateur perplexe que je suis se réjouit, car arrive miraculeusement Forest Whitaker, acteur surdoué rendant n'importe quel personnage attachant, familier, touchant, profond... Une « gueule » de cinéma oui, mais bien plus, un acteur majeur à n'en pas douter. Il arrive d'ailleurs presque à donner du relief à cette situation si plate. Presque, car comme sa nature le veut, une prise d'otage est un événement qui stagne. Celle-ci en rajoute encore dans le sur place de par ses caractéristiques particulières. Un homme dans une cabine téléphonique, visiblement pas armé, tient un téléphone et parle à son psychanalyste (c'est ce qu'il dit). Il serait si simple de lui tirer une balle en caoutchouc dans l'estomac, d'évacuer le périmètre, de couper le courant... Mais le film se terminerait immédiatement, et l'objectif est de tenir 1h21 minutes. Constatons d'ailleurs dans le rire qu'un synopsis dont on se détruit le postérieur à le développer en un film de plus d'une heure n'est peut-être pas le plus riche en potentiel caché. Le flic sympa échappé d'un film de Neil Jordan veut donc discuter, mais il ne devine pas tout de suite que le type à l'oreille ensanglantée, prostré dans une cabine à la vitre trouée par balle, lui demandant avec la tête d'un bizut désespéré s'il n'arrive plus à satisfaire sa femme, est sous le joug d'un méchant monsieur, ce qui permet de faire durer quelque peu le film avant de plier bagage d'un air satisfait. Arrêtons là, le spoiler excessif, car il serait dommage de révéler la conclusion de la prise d'otage (et oui déjà), dont on rit encore tous. Voilà le film terminé, le sentiment d'une gentille blague enfouie délicatement dans nos esprits, l'identité de l'acteur à la voix menaçante révélée (curieux de le voir s'exprimer en si peu de temps, habitué qu'il nous avait à de longues distances horaires) et Larry Cohen durablement décrédibilisé. Il aura fallu du courage à ce dernier clown pour étendre à n'en plus finir une histoire de 15 minutes au grè de chantage affectif et de discussions moralisantes d'une futilité assommante. Reste Joel Schumacher comme frustration finale et ultime illustration des maladresses actuelles de la machine Hollywood. Ce n'est en effet pas la première fois ces derniers mois qu'un réalisateur abandonne tout style au profit d'une soupe MTV impersonnelle et brouillonne. Dans le temps, les réalisateurs sans styles s'inspiraient de ceux qui en étaient heureusement pourvus. Dorénavant, un réalisateur à style doit savoir le perdre pour stériliser un peu plus un produit de grande consommation, vive le cinéma industriel ! Reconnaissons pour terminer que le film se laisse voir, ne serait-ce que par vain espoir qu'il s'améliore (si on n'a pas lu cette critique avant). Reconnaissons également à notre Farrell d'Alaska une certaine efficacité dramaturgique lors d'une scène d' «aveu» dont il arrive presque à faire oublier la débilité et le mauvais goût en nous prenant aux tripes. Le cinéma n'est pas encore complètement mort.
orioto []

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