Ce n'est que deux ans après Le Parrain que Coppola, enrichi de quelques Oscars et d'un Conversation Secrète, étape importante pour son expérience de réalisateur, remet le couvert pour le deuxième épisode de ce qui deviendra sa trilogie. A vue de nez, le premier épisode se suffisait à lui seul, racontant la déchéance d'un père alors même que son fils prend naturellement sa place. Une belle histoire à la structure rectiligne, suivant son but d'un point à l'autre, et trouvant sa conclusion d'elle même.
Pourtant, les miracles accomplis par le business hollywoodien sont innombrables, et il suffira de quelques négociations pour faire du premier Parrain une simple première partie au drame de la famille Corleone. C'est le réalisateur qui signera le script, en coopération avec Mario Puzo, l'auteur du roman original. Al Pacino, Robert Duvall, Diane Keaton et un bon nombre du casting de base se présentent à nouveau sur les lieux du tournage, accompagnés de petits nouveaux tels que l'immense Lee Strasberg ou encore un tout jeune Robert De Niro pour un rôle entièrement en italien qui lui vaudra un Oscar.
Le tournage aurait été bien plus calme que celui du premier, et la liberté du réalisateur quasiment totale.
Le scénario est quant à lui enrichi d'une structure autrement plus ambitieuse que celle de son préquelle. Ce ne sont pas moins de deux histoires qui seront racontées en même temps, astucieusement entremêlées de manière à se faire écho. Cette structure binaire est fort bien pensée, car elle permet au spectateur d'assister à la genèse de la famille Corleone en tant que mafia américaine au début du siècle dernier tout en étant témoin de son apogée plus de 70 ans plus tard alors que Michael Corleone voit sa famille, la vraie, se détruire lentement, conséquence de sa soif de sang et de pouvoir. On voit là un moyen pour Coppola de se démarquer de la construction chronologique classique du premier épisode, tout en respectant son principe (raconter l'histoire d'un père et d'un fils en même temps). De plus, les histoires s'enrichissent mutuellement l'une et l'autre, ce qui permet de faire du Parrain deuxième partie une véritable oeuvre extrêmement riche, qui n'a pas à souffrir d'une double identité.
Dans ce deuxième épisode, on approfondit dans un premier temps les raisons qui ont, à quelques années de distance, poussé les deux hommes à se lancer dans la criminalité.
Vito Corleone est un jeune immigré qui a fuit sa Sicile natale pour s'installer aux Etats-Unis où il travaille dur pour gagner sa vie et celle de sa femme et de ses enfants. Seulement, il se rend vite compte que des hommes gagnent beaucoup en se servant chez les autres, assez pour entourer leurs proches du confort matériel et de la sûreté qu'un misérable travailleur ne pourra jamais rêver leur prodiguer. Ces hommes sont des gangsters, vous l'aurez compris.
Tout commence par une volonté de ne pas se laisser marcher dessus silencieusement par des gens malhonnêtes, d'être un pantin dans les mains de gens plus puissants. Vito Corleone est prêt à payer le prix pour que sa famille puisse vivre hors de la peur et de la précarité, quand bien même ce prix serait d'être reconnu et respecté dans le milieu de la pègre, c'est à dire être prêt à tuer.
En somme, Vito Corleone est devenu un criminel pour défendre sa famille, ce qui pourrait être la raison la plus excusable, en admettant qu'un meurtre puisse l'être. Mais les conséquences de ce choix sont bien plus grandes encore que l'on ne peut l'imaginer dans un premier temps. Choisir de répondre à la violence par la violence implique que l'on est prêt à se battre, et qu'on accepte la violence au quotidien. La voie royale vers le crime organisé.
En sortant quelque peu du contexte du film, il est intéressant de considérer que la famille chez les gangster a un double sens : celui de tout un chacun, mais aussi l'organisation mafieuse en tant que telle. Le parrain doit concilier ces deux types de familles au quotidien, la business et la vie privée, sans que l'une ne déteigne sur l'autre. Mais ces deux familles divergent assez subtilement, comme on l'apprend dans la partie du film avec Al Pacino en Michael Corleone : dans les deux, le parrain est le chef, celui qui commande et qui est obéit. Mais l'une demande bien plus qu'un sens du commandement et du tact. Il faut être un homme, un vrai, capable d'assumer ses responsabilité et de rendre heureux non seulement la femme de sa vie (jusque là, aucun chef de gang répertorié n'a été de sexe féminin), mais encore ses enfants, prendre sur soi le poids de tous et le porter avec le sourire.
Les mafiosos, en contrepartie et en y réfléchissant bien, ne sont que de grands gamins qui tuent car justement ils n'assument pas, où le jeu même est de ne pas prendre sur soi la responsabilité de ses actes, buter le méchant sans que personne ne sache qui en a donné l'ordre.
Il faut avoir cela en tête pour saisir le dilemme auquel est dans un premier temps confronté Michael Corleone. A la fois exposé à un monde où celui qui joue au plus fin et qui à l'air le plus sûr de lui gagne, et à sa femme qui ne demande de lui que la sincérité qu'il faut à tout prix taire pour être un gangster digne de ce nom. Dans un sens, Michael a une attitude plus que compréhensible, celle de ne pas vouloir annoncer chaque jour à sa femme le nombre de cadavres qu'il a ajouté au compteur aujourd'hui au boulot. Mais là où il se trompe, c'est en croyant qu'il agit pour le bien de sa famille.
Si dans le premier épisode de la trilogie, Michael agit pour sauver son père, ce n'est ici plus le cas, comme ce ne l'était déjà plus lors du bain de sang clôturant le premier film. Mais reste cette illusion que tout va bien quand le business va bien, une illusion que Michael paiera au prix fort.
On se rend compte que dans cette suite, l'histoire devient peu à peu un simple prétexte, l'action suivant un fil plus abstrait qu'une simple querelle entre deux partis mafieux. En effet, les Corleone vivent maintenant dans le Nevada, et ne sont plus de simples bandits de quartiers, mais une véritable organisation impliquée dans des affaires d'ordre international. La famille Corleone au sens figuré s'élève vers les cieux, alors qu'elle sombre peu à peu vers le chaos en tant qu'union sacrée.
C'est bien entendu Kay, la femme de Michael, qui permet de faire le lien avec la vie privée du personnage. Mais c'est aussi son attitude vis à vis de ses frères et de sa soeur qui est importante à cet égard. Michael est encore un homme jeune, dont le calme apparent ne fait que dissimuler un esprit bouillant et calculateur. C'est vers la deuxième moitié du film que tout commence à se dégrader, quand il se rend compte qu'au degré de puissance qu'il a atteint, il est impossible de faire confiance à qui que ce soit, et surtout pas à ses proches. Trahi par son propre frère, et blessé au plus profond de son être, Michael se rend compte qu'il lui est beaucoup plus facile et moins coûteux de se comporter devant ceux qu'il aime de la même manière que devant ses adversaires : sans pitié et sans faire la moindre concession. C'est ce que l'on voit dans une scène bouleversante où Kay annonce à son mari qui vient de triompher de ses ennemis qu'elle le quitte avec ses enfants. L'affrontement qui suit permet au spectateur de prendre pleinement conscience du monstre qu'est devenu Michael au fil du temps, pourri par sa soif de puissance et les sacrifices qu'il à fait faire à ceux qu'il aime.
Le film s'achève comme il avait commencé, c'est à dire en parallèle avec le premier Parrain. La dimension religieuse, jusqu'ici très discrète (la première communion d'Antony, le fils de Michael au début du film fait écho au baptême et au mariage du premier film), clôt le film de manière telle qu'il est difficile d'en faire abstraction. En effet, c'est sur un 'Je Vous Salue Marie' entonné par Fredo, le frère de Michael, que celui-ci achève sans pitié ceux qui lui ont fait obstacle tout au long du film, et fait assassiner son propre frère. En mettant à la fois ses ennemis et sa famille dans le même sac, le personnage d'Al Pacino nous fait comprendre à quel point la phrase répétée tout au long des deux films 'It's stricly business, nothing personnal' (ce n'est que le boulot, rien de personnel) par lui-même pour justifier les effusions de sang est vide de sens. On comprend à quel point c'est au contraire le boulot qui sert de prétexte à des gens comme Michael Corleone à assouvir des envies de massacre, car le meurtre est aussi nécessaire à ce genre de personne que l'argent pour se sentir puissant.
De sorte que la dernière image du film montre un Michael seul et conscient d'avoir tout perdu, alors même qu'il est au sommet de sa gloire. Le regret commence déjà à le ronger, mais cela est le sujet du troisième et dernier épisode de la série.
Il est difficile de départager en terme de qualité le premier Parrain de sa suite. Ce dernier est mieux filmé, plus complexe, mais tout aussi intense. En ce qui concerne les Oscars, le Parrain II reste la seule suite à avoir jamais ramassé un Oscar du meilleur film.
Jade []

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