De parfaits calembours, de brillantes réparties, une kyrielle de jeux de mots et de syllogismes, une multitude de raisonnements insensés, que les sous-titreurs chercheront en vain à interpréter et à restituer. Des déguisements en surnombre, des visages fardés, une poignée d'énergumènes, éternels insaisissables, égarés au plus profond des méandres d'un univers sans issue, délivré de toute contrainte physique. Une série entière d'événements fantaisistes, sujets à de multiples quiproquos et autres renversements de situation, des interprétations musicales de haut vol, une ribambelle de saynètes que l'on devine partiellement improvisées, pour un discours antinomique, pleinement subversif, dont le contenu avoisine parfois celui des anarchistes, au service d'une déconsidération manifeste des valeurs supposées fondatrices de la société américaine.
A l'écran, c'est à travers leur costume, leur silhouette, leur démarche, leur comportement ou bien leur apparente maîtrise de la langue anglaise que Chico, Harpo, Groucho et Zeppo se distinguent à leur manière les uns des autres. Un quatuor que la Nature s'est permise d'agencer en leur octroyant le même patronyme, bien avant qu'ils ne conquièrent ensemble Broadway et n'accèdent brusquement au statut d'artistes notoires, de virtuoses du burlesque loquace et des accompagnements musicaux. Héritiers d'un genre unique, marchant sans relâche à l'encontre des notions pré-établies, et dont les illustres bienfaiteurs furent avant eux à l'écran : André Deed, Max Linder, Mack Sennett, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd, Harry Langdon, Stan Laurel et Oliver Hardy. Précurseurs d'un genre accompli, renouvelé par l'usage des mots et des expressions sonores, et dont les héritiers seront ensuite Jerry Lewis, Peter Sellers, Woody Allen, Terry Gilliam et les Monty Python. A l'instar du quartette, ces derniers n'ont cessé de se jouer des valeurs spirituelles, foncièrement individualistes, que l'on affecte traditionnellement à la culture anglo-saxonne.
Les jours s'en vont mais les oeuvres demeurent intactes au fil des heures : The Cocoanuts (1929), première adaptation cinématographique d'une de leurs comédies musicales à succès ; Animal Crackers (1930), où l'on se prend à reproduire les paroles insensées d'un hurluberlu, scandant à tue-tête "Hooray for Captain Spaulding" ; Monkey Business (1931) ; Horse Feathers (1932), bref aperçu du fonctionnement du système éducatif américain et des nombreuses failles qui lui sont malheureusement inhérentes ; Duck Soup (1933), dénonciation sans équivoque du niveau d'absurdité que suggèrent les conflits internationaux et les solutions armées ; A Night at the Opera (1935), où délires verbaux et autres cocasseries habituelles laissent libre cours à un cortège de spectacles musicaux grandiloquents ; A Day at the Races (1937), où médecins et parieurs y sont simultanément tournés en dérision, sans trop d'amalgame ; Room Service (1938) ; At the Circus (1939), où une intrigue policière de tout premier ordre est brillamment éconduite par un avocat sans scrupule ; Go West (1940), nouvelle variante très shakespearienne autour du thème de la conquête de l'Ouest ; Big Store (1941), où les manigances frauduleuses d'un petit groupe autour d'un grand magasin éclatent au grand jour, grâce au concours de petits photographes en herbe ; A Night in Casablanca (1946), parodiant, non sans audace, le célébrissime Casablanca de Michael Curtiz ; et Love Happy (1950), ultime apparition du groupe au cinéma, octroyant à une certaine Miss Monroe l'une de ses toutes premières.
Chico, Harpo, Groucho, Zeppo. La forte élocution du premier s'accorde à merveille à sa condition d'immigré transalpin, éprouvant toutes sortes de difficultés à s'intégrer outre Atlantique et se voyant souvent contraint de vivre d'emplois temporaires et de resquilles plus ou moins malhonnêtes. Le second récuse quant à lui toute forme d'intégration sociale, par son comportement, qui demeure essentiellement primaire au fil du temps. Un esprit enfantin associé au corps d'un adulte, privé par la Nature de la faculté d'élocution. Son manteau renferme toutefois quantité d'objets insolites lui permettant de se manifester de façon perçante. Une large moustache gribouillée sur le visage, de petites lunettes rondes, un cigare à la bouche, le troisième occupe d'insignes fonctions, qui sont généralement usurpées. Il manie la langue anglaise avec une dextérité telle, que d'éventuels dialogues se convertissent en monologues en sa présence. Il incarne le bel esprit, le discernement, la perspicacité mais aussi et surtout l'ambition. Enfin, lorsque l'on prend conscience de son existence, le quatrième s'avère être un authentique gentleman, soignant à la fois son apparence et son éloquence, cherchant manifestement à se tenir à l'écart du moindre excès comportemental.
Morceaux choisis : "J'ai passé une excellente soirée, mais ça n'était pas celle-ci." "Je n'oublie jamais un visage, mais pour vous je ferai une exception." "Je vous céderais bien ma place, mais elle est occupée." "Je vous offrirais bien un parachute, si j'étais sûr qu'il ne s'ouvre pas!" "Je trouve que la télévision est très favorable à la culture. Chaque fois que quelqu'un l'allume chez moi, je vais dans la pièce à côté et je lis." "La politique, c'est l'art de chercher les problèmes, de les trouver, de les sous-évaluer et ensuite d'appliquer de manière inadéquate les mauvais remèdes." "Il est préférable de rester muet et d'être pris pour un fou, que de l'ouvrir et de ne laisser aucun doute à ce sujet." "Nous avons payé l'arbitre pour qu'il te déclare vainqueur; nous avons payé ton adversaire pour qu'il te laisse gagner. Le reste dépend de toi." "Ce monde serait meilleur pour les enfants si c'était les parents qui étaient obligés de manger les épinards." "Le meilleur moyen de s'endormir est de s'imaginer qu'il est l'heure de se lever." "Les hommes sont des femmes comme les autres."
Si l'humour des Marx Brothers séduit par sa forme, il parvient aussi bien à convaincre et informer par son fond. Tous leurs films furent autant d'occasions de nous en faire la démonstration par l'absurde. Comme dirait l'autre, ce n'est pas dur d'avoir du talent, ce qui est dur, c'est de savoir l'exploiter.

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