En trois films, des personnages mythiques, sortis du ciboulot ensoleillé de Marcel Pagnol, nous font vivre aux sons du Midi une romance mouvementée entre deux jeunes gens. L'histoire et les situations cocasses environnantes sont bien connues. Les protagonistes, n'en parlons même pas. Le César (Raimu), le Marius (Pierre Fresnay), la Fanny (Orane Demazis), le Panisse (Charpin), la Honorine (Alida Rouffe), l'Escartefigue (Paul Dullac et Auguste Mouries), le monsieur Brun (Robert Vattier) et le légendaire Landolfi, seulement évoqué, et à coup sûr perdu dans Paris, peuchère ! Folie, sacrifice et rédemption au service d'une saga vibrante d'enthousiasmes.
Quand je vais sur la jetée, que je regarde le bout du ciel, hé... je suis déjà de l'autre côté !
Telle est l'obsession de Marius, bercé par l'appel des sirènes, à des miles de Fanny, la marchande de coquillages, éprise de ce fils de César, le propriétaire du Bar de la Marine. Mais malgré son envie de voir du large, l'impétueux Marius aime également la petite. Oh coquin de sort ! Que t'apprêtes-tu à imposer à ces jeunes tourtereaux ? Quel est donc ce fada dilemme qui entraîne à la dérive la légèreté d'une vie à deux ?
Produit par la Paramount, réalisé par Alexander Korda, et supervisé par Marcel Pagnol, Marius (1932) est marqué par un style qui mélange le tragique au comique, l'à-propos à la digression. Sur l'histoire d'amour entre Marius et Fanny, des petites saynètes viennent s'ajouter pour le plus grand plaisir du spectateur. Ces sketchs, isolables de la trame principale, donnent de l'envergure à ces marseillais au caractère bien trempé. La leçon du dosage du picon-citron-curaçao, la célèbre partie de cartes, l'art de «sortir en douce» pour rejoindre sa maîtresse, autant d'intervalles qui laissent la part belle aux dialogues imagés, à la répartie éclatante, aux explosions colériques et aux mimiques rigolotes. Pierre Fresnay dans la peau d'un jeune marseillais s'en sort bien pour un parisien du grand Nord. Sur ses traits et dans ses gestes, Fresnay parvient à retranscrire cette passion dévorante vers laquelle tous les sens sont attirés, au moindre mouvement de vague, bruit d'un bateau, boisson exotique ou récit d'un marin.
Orane Demazis, qui sur-joue dans les moments émouvants par des intonations et des mouvements emphatiques, campe une petite Fanny adorable, à la vigoureuse personnalité, mais prête au sacrifice pour le bien-être de son demi. Ajouter à cela les excellentes fanfaronnades de l'immense Raimu, chez qui de nombreux comiques ont pas mal pioché, et vous obtenez une réalisation qui respire la justesse, généreuse et pittoresque. Evidemment, les esprits critiques trouveront l'ensemble trop théâtral. Mais il ne faut pas oublier que Marius a vu le jour sur les planches du Théâtre de Paris (1929). Malgré son aspect «théâtre filmé», l'adaptation de Pagnol, l'un des premiers films sonores de notre histoire du cinéma, est tout de même attrayante grâce au soin apporté à la lumière et aux quelques images illustratives du port de Marseille, visité par de superbes voiliers.
On ne meurt pas d'amour. Quelquefois, on meurt de l'amour de l'autre, quand il achète un revolver - mais quand on ne voit pas les gens, on les oublie.
Des choix décisifs ont été pris. D'autres tout aussi important seront à faire car il ne s'agit plus de se lamenter sur ce coquin de sort. Il faut sauver l'honneur qui, comme les allumettes, ne sert qu'une fois. Et pour le conserver, ce si fragile honneur, il va falloir batailler ferme contre la houleuse passion qui fait chavirer, à la moindre vague d'amour...
Motivé par le succès de son Marius, Marcel Pagnol décide d'en écrire une suite. D'abord une pièce de théâtre (1931), ensuite un film réalisé cette fois-ci par Marc Allégret (1933), Fanny débute exactement là où les personnages du précédent chapitre nous avaient laissé. La mise en scène de Marc Allégret est moins élémentaire que la réalisation de Korda. L'émotion étant le centre d'intérêt, la caméra va au plus près de ses personnages et ne se contente pas de les filmer le plus souvent en plan large. Pour l'époque, c'est raffiné, élégant, recherché. Les scènes d'extérieur sont plus variées et nombreuses, ne se limitant plus au Vieux Port. De cette volonté de faire complexe, d'importants mouvements contestataires naîtront de la part de certains gens du spectacle. Ainsi, Fanny alimente les craintes d'un cinéma parlant dit déloyal et concurrent du muet ou du sacro-saint théâtre.
Quoiqu'il en soit, ce nouvel épisode, le plus réussi de l'avis de plusieurs, conserve cette vigueur singulière de marier la romance principale aux instants anodins de vie. La partie de pétanque gonflée et insolite, ou la séquence de l'Américain n'apportent effectivement pas grand chose à l'histoire, si ce n'est d'alléger un peu par le rire le fond du récit, plus tristounet que dans Marius. A l'instar de cette séquence émouvante de la lettre où Raimu nous offre une interprétation nuancée d'un César décidément très en forme, passant de la douceur à l'évocation hallucinée des symptômes de la peste. Le personnage de Panisse joué par Charpin gagne également en profondeur, révèle sa sensibilité et participe à faire de tout ce monde, une communauté marseillaise bien attachante.
Les liens entre les différents protagonistes se resserrent jusqu'à la dernière séquence préméditée, et qui fait écho à la scène finale de Marius. Les affrontements de personnalité sont poussés au paroxysme et, encore une fois, Pagnol nous prouve que ses héros sont autant capables de provoquer de nombreux rires que de nous débarrasser de quelques lourdes larmes.
De mourir, ça ne me fait rien. Mais ça me fait peine de quitter la vie.
Le temps a creusé les rides sur les visages. Les cheveux, les manières et les langues ont perdu de leur vigueur. L'heure est à l'article du trépas, là où les erreurs commises dans le passé ressurgissent une nouvelle fois, pour de bon, aux yeux de tous...
Directement écrit pour le cinéma et réalisé par Marcel Pagnol himself, César (1936) est sans doute le plus fragile des films de la trilogie. Les saynètes si particulières au style de Pagnol n'atteignent pas l'hilarité communicative des deux premiers opus. Le film commence d'ailleurs par une longue séquence où les personnages principaux se retrouvent au chevet de l'un des leurs, dont la confession, certes amusante, laisse présager une tonalité emplie de chagrins. Un sentiment qui revient souvent dans le film, jusque dans la célèbre partie de cartes de Marius, revisitée par la poésie mélancolique de Sully Prudhomme.
Oh ! Bien sûr, les quelques petits sketchs s'attardent avec humour sur les questions de religions, d'importances de l'apéritif, ou encore sur le jeu du «trompe couillon». Mais globalement, ces digressions sentent un peu l'usure. Le rythme du film et ses dialogues sont moins péchus et ce n'est pas les artifices «innovants» de la mise en scène, tels que les volets de transition aux multiples effets, qui rendent un peu de vitalité à César. Même Orane Demazis, que nous avions connu si exacerbée, fait preuve d'une retenue inaccoutumée lorsque l'instant de la confidence se fait grave, ce qui ne dessert pas son personnage, au contraire, ça aurait même tendance à la faire jouer plus naturellement (il était temps). L'épisode se révèle tout de même indispensable car il revient sur les déchirements, les erreurs et les sentiments intimes de cette famille aux ramifications compliquées. La sensibilité à fleur de peau est à son comble, les comptes du passé sont enfin réglés à travers la tirade de Marius, vidant sur la table les souffrances de son coeur à sa famille.
Avec ce poignant César, Pagnol ne parvient pas à atteindre l'intensité comique de ses films précédents, mais il solutionne tous les problèmes, termine sur la bonne note et laisse rejoindre son joli monde au pays des personnages inoubliables.
A moins d'être un cul cousu et de ne pas supporter les films de l'an pèbre à la sonorité qui crachouille, des heures d'émotions et de rires dans l'une des plus belles villes du monde vous attendent pour un régal aussi frais que les poissons de la Canebière. Si l'humidité du coeur est souvent mise à l'épreuve, les zygomatiques sont chatouillées en permanence et le rire aux larmes finalement l'emporte, à chaque fois, tellement ces individus sont magnifiques à entendre et à regarder. C'est tout le talent de Pagnol, archétype de l'auteur libre d'expression, qui croque avec tendresse un petit monde coloré, où le sang bouillonne de vie sous ce que certains appelleront une caricature. Marius, Fanny, César : la trilogie marseillaise qui s'impose en tant que phare de notre patrimoine cinématographique national... Té ! Mondial, même !
gyzmo []

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