Jim Van Bebber. Un nom qui n'évoque pas grand chose, si ce n'est une éventuelle rock star ou un chocolat suisse. Figure importante du cinéma underground américain, Jim Van Bebber s'est fait un nom par divers court-métrages et quelques clips. Cinéphile et jamais vraiment remis de La Dernière Maison sur la Gauche, ce chevelu se distingue par un cinéma extrême, ultra-violent et profondément barré. En France, on découvre sa tête en 1995, alors qu'il tente d'achever un film consacré au hippie-tueur Charles "Charlie" Manson, responsable avec ses sbires d'un véritable massacre dans l'Hollywood de la fin des années 60. Ce sera The Manson Family, sans doute son projet le plus ambitieux. Ce film, entamé au milieu des années 80, le cinéaste le traînera pendant quinze ans, courant après les financements, pour ne le voir aboutir et enfin distribué qu'en 2003. Comme tout film au sujet provocateur concocté en marge d'un système établi, The Manson Family, précédé par l'abattoir sur celluloïd qu'est la filmographie de son réalisateur, récolta une belle réputation d'oeuvre violente et réaliste. Au visionnage, force est de constater que pire a été fait, mais le film n'en est pas moins pour public très averti.
Les films sur Charles Manson, on ne peut pas dire que ça se ramasse à la pelle. Il y a bien eu une sorte de courant filmique autour du personnage durant les années 70, mais la plupart de ce qui fut produit relevait surtout du navet. Si au final ce film espéré ultime laisse plus perplexe que prévu, il est également impossible de dire qu'il a été raté. The Manson Family est un projet porté par la sueur, le coeur et les tripes pendant quinze longues années par une équipe qui y aura cru. Implicitement, le film le transpire et ses qualités décuplent. A l'écran, ce qui fait toute la réussite de The Manson Family tient à deux choses, en réalité deux parti-pris. Le premier concerne l'à propos en lui même. Comme l'indique son titre, The Manson Family ne s'attarde pas principalement sur le tueur tristement entré dans l'Histoire, mais sur la bande de sociopathes qu'il dirigea tel le gourou qu'il était. Charles Manson passe au second plan dans ce film qui se focalise en fait sur ces figures moins connues mais toutes aussi dangereuses que furent Bobby, Tex, Pattie ou Sadie. Ainsi que, dans une moindre mesure, sur leurs descendants spirituels, ces "fans" qui ont intronisé Manson en icône, allant jusqu'à porter des T-Shirts à son effigie. Le deuxième parti-pris, et non des moindre, consiste à montrer Charles Manson tel qu'il est : The Manson Family est en effet une entreprise de désacralisation complète, autant dire louable et nécessaire.
Sur la forme, The Manson Family n'est pas sans rappeler Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato. L'introduction nous montre le nommé Jack Wilson réalisant un reportage sur Charles Manson qu'il veut "différent", un prétexte qui comme de bien entendu servira à Jim Van Bebber d'enchaîner fausses interviews des survivants de l'affaire, fausses images d'archives et reconstitutions hystériques. Le vrai-faux reportage, Jim Van Bebber connaît et connaît même bien. Ce qui ne l'empêche pas de sublimer le genre avec un soucis du détail tel que le film en devient troublant. The Manson Family couvre une large période d'aller et retour entre un 1969 reconstitué, soit les débuts de la secte Manson, à 1996, soit grosso-modo la date où Van Bebber boucla une première fois son film alors inachevé avant de le reprendre. Une échelle de temps qui dans le film implique de retrouver des protagonistes à trente ans d'intervalle pour de fausses interviews. Comme dit précédemment, le film a connu une long accouchement, aussi bien en terme de tournage que de post-production, que le réalisateur eut l'intelligence d'exploiter à son avantage : les acteurs que l'on retrouve d'une période à l'autre sont ainsi les mêmes, reprenant du service quinze ans après leurs débuts, repoussant toute les limites du réalisme. Autant dire une performance ! Mais Van Bebber va également plus loin pour accentuer la crédibilité, jouant sur le format de réalisation selon les périodes concernées, égratignant la pellicule afin de créer une réelle cassure entre les fausses scènes d'époque et les fausses interviews voulues contemporaines, par définition plus propres et plus maîtrisées. Des détails un peu techniques, certes, mais c'est sans doute sur cet aspect que The Manson Family est le plus dérangeant, tant on a peine à croire que ce que l'on voit est bidon. L'impression de documentaire est totale. En un mot, c'est bluffant.
Et Manson dans tout ça ? C'est ici que l'on voit l'intelligence du propos de Van Bebber. Prenant à contre-pied la mode faisant du Serial Killer une figure charismatique, le réalisateur nous montre un Charles Manson assez proche de ce qu'il devait être. Un petit bonhomme au charisme exceptionnel, mais qui au delà n'est qu'un vulgaire drogué à qui il manque un bon nombre de cases, raciste, plutôt poltron et musicien raté, qui n'a réussi à embrigader que des paumés au moins aussi décérébrés que lui, attirés par une existence faite de sexe et d'acides. Mais le sujet n'est pas Manson et pour cause, le film nous montre le gourou déléguant quand il le peut les tâches ingrates, assassinats compris. A l'aide de reconstitutions et de fausses archives, Van Bebber nous montre ce qu'était la vie non pas de Charles, mais aussi de toute la secte Manson, ainsi que les terribles meurtres qui secouèrent l'Amérique. Sans tabous. C'est sans doute là que The Manson Family a paradoxalement gagné sa réputation et perdu en qualité. Car au delà de l'intérêt historique certain, nous suivons pendant un bon moment une bande de chevelus qui fument des joints entre deux fornications échangistes. Van Bebber a voulu rappeler que Manson et ses adeptes n'étaient à la base que des individus sans grand intérêt, il a réussi : c'est tout sauf palpitant, malgré des instants où l'on voit clairement la folie se mettre en place. Des instants où se décalque la bande de fous-furieux sur ce qui n'était qu'une troupe de doux-dingues. Ce sont les instants de Helter Skelter, cette chanson à l'origine de tout le massacre, les instants où Manson se prend pour le Christ, les instants des messes noires, où les membres s'ébattent dans du sang de chien. Sous nos yeux, c'est une machine implacable qui au fur et à mesure se met en branle. La naissance du Mal, que l'on voit peu à peu poindre lors d'un deal qui tourne à la fusillade ou d'un viol collectif sous LSD particulièrement éprouvant. Il serait légitime de trouver certains passages excessifs, et c'est encore là que Jim Van Bebber fait preuve d'un certain génie, montrant une scène telle qu'elle fut imaginée (fantasmée ?) pour enchaîner sur une interview qui la contredit et la ramène à une dimension plus réaliste. Les tueries sont dans le même esprit : réalistes, sans concessions, très violentes et ne reculant devant rien. On y voit même, transgression ultime, le meurtre de Sharon Tate enceinte. A partir de ces scènes, The Manson Family laisse un peu de côté son aspect faux reportage pour une escalade irrémédiable dans la violence. Le film termine ainsi sur une note terriblement pessimiste, montrant les "héritiers" contemporains de Manson à l'oeuvre, final survolté qui s'achève brutalement sur ce message alarmant : l'histoire peut se répéter...
Le film terminé, on reste un peu interdit, incapable de dire si le film est bon ou mauvais. Etrange objet historiquement indispensable et cinématographiquement discutable, tant il frise l'inintérêt poli dans sa première heure. Visuellement, c'est du gore réaliste, peut être parmi ce qui se fait de mieux dans le genre. Comme dit précédemment, pas vraiment de quoi s'en relever la nuit pour qui en a l'habitude, même si le film est loin d'être inoffensif. Remarque purement accessoire, car on ne regarde pas quelque chose comme The Manson Family pour son caractère sanglant, c'est un film qui plus que tout donne à réfléchir. Charles Manson n'était qu'un homme, un ex-taulard, un type raté comme les autres qui un jour se découvrit une passion pour la drogue, le sexe en collectivité et qui, à l'écoute des Beatles, entama une guerre que lui seul pouvait justifier. Jim Van Bebber aurait-il dû ou non se pencher sur la vie du meurtrier et de sa secte ? Une chose est sure, il l'a fait avec une vision qui lui est propre au détriment des dangers - il est connu que le vrai Charles Manson qui croupit en prison est très regardant sur ses biographies...- et l'a fait avec une maîtrise technique parfaite qui frise souvent le film expérimental, se déchaînant littéralement dans un final complètement barje. Pour tout cela, malgré les faiblesses de son film qui a un peu de mal à impliquer émotionnellement, Jim Van Bebber et ses acteurs habités méritent le respect dû à ceux qui vont au fond des choses.
Lestat []

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