Je ne vais pas vous bassiner avec la version originelle (1933) et son précédent remake (1976), non pas que j'en ai pas envie, mais l'article écrit par Gyzmo vous fournira tout ce qu'il y a à savoir sur le long métrage de Cooper et son édition DVD récente. Non, interrogeons-nous plutôt sur ce qui a poussé Peter Jackson, après avoir assumé pendant plusieurs années la réalisation d'une trilogie gigantesque, à accepter de tenir la caméra dans un projet aussi périlleux que le remake d'un film culte des années 30. La passion, l'amour de l'art, oui, probablement. Même Adrien Brody, plutôt habitué aux rôles à texte, accepte d'être de la partie en tant que héros d'action, c'est vous dire la crédibilité du bonhomme ! Mais malgré ça, le danger n'est pas absent : même avec toute la bonne volonté du monde, comment contenter des légions de fans qui remarqueront le poil de fourrure de travers et ne manqueront pas de le faire savoir ? Le remake est tout aussi difficile que l'adaptation, mais impossible n'est pas Jackson, n'est-ce pas ?
Sans un sou en poche, le réalisateur Carl Denham (Jack Black) affrète un bateau pour une île mythique répertoriée sur aucune carte, un endroit primitif qui sera, il en sûr, la clé de son succès. A bord, Jack Driscoll (Adrien Brody), écrivain vedette, et Ann Darrow (Naomi Watts), actrice de music-hall à la rue. Tout ce beau monde débarque alors sur Skull Island, avec la ferme intention de faire quelque chose de leur temps. Mais si les indigènes se montrent désespérément inamicaux, ce n'est que broutille face à la faune locale : entre les insectes immenses et les dinosaures, règne une créature gigantesque qui se prend d'affection pour la jeune actrice...
Annonçons-le d'emblée : les puristes vont hurler. Oh, ce n'est pas tant du scénario dont il s'agit, repris dans ses grandes lignes, ni dans les intentions. Mais force nous est de constater que l'histoire originelle (1933 je le rappelle) s'est vue subir un nombre important de modifications jugées nécessaire pour accroître la cohérence du récit, et renforcer sa thématique. Rien que la durée nous met la puce à l'oreille : Peter Jackson va s'étaler, va montrer ce qui n'a pas ou peu été montré, et insérer son remake dans un contexte plus terre à terre. Je pense qu'il est alors utile de montrer ce qui a été modifié, ne serait-ce que pour tenter d'expliquer ces choix, et donc de spoiler quelques aspects du film. Aussi, si vous préférez vous conserver une totale surprise, je vous prierai de sauter le paragraphe suivant.
Début du spoiler
Reprenons les choses par le commencement de 1933 : Denham veut faire un film choc sur une île primitive où la main de l'homme n'a jamais posé le pied, Ann Darrow est une fille un peu paumée engagée pour tenir le rôle principal, et Driscoll est un marin un peu flegmatique qui sera séduit par la beauté de l'actrice. De ce postulat de base, la version de 2005 n'en garde que l'essentiel : Denham veut toujours faire un film avec son île au nom si délicieux de Skull Island, à ceci près que l'argent lui fait cruellement défaut, et que ses aspects antipathiques (sa volonté de mettre en danger tout ce qui l'entoure pour la gloire et l'argent) sont nettement plus poussés ; Driscoll est transformé en un écrivain (le résultat sera le même, il tombera amoureux de l'actrice) ; et seule l'image d'Ann Darrow persiste dans tout ceci. D'une certaine façon, ces petites modifications servent le récit et le rythme, ne serait-ce que par le nombre de personnages secondaires qu'elles apportent, même si ceux-ci ne sont ni franchement intéressants, ni franchement utiles. Au moins, ils récoltent une certaine sympathie de la part du spectateur, et seront l'objet d'un mignon petit trémolo quand ils se feront inéluctablement tous dévorer. Mais surtout, l'ensemble perd un peu de son caractère simpliste, ne serait-ce que dans les relations de Denham avec l'équipage qui se bornait à un acquiescement envers et contre tout. Les indigènes sauvages ne cherchent plus à discuter (je rappelle que le capitaine parlait leur langue) ou à monnayer la fille, ils tuent et prennent ; Ann Darrow ne reste pas une godiche affalée par terre, elle crie, se lève, fuit, cherche à échapper à sa triste condition. Ce qui peut interloquer dans la version de 1933 n'a plus cours aujourd'hui.
Fin du spoiler
Ce que gagne l'histoire de King Kong en cohérence, il le perd en vraisemblance. Ce n'est pas tellement le fait de se retrouver avec des dinosaures et des bestioles géantes immondes qui rayent la peinture, pas du tout même (depuis Jurassic Park, tout ça est devenu courant, n'est ce pas ? - il est d'ailleurs intéressant de constater que le film de Spielberg s'est peut-être inspiré du King Kong de Cooper, et que le King Kong de Jackson s'est peut-être inspiré du Jurassic Park de Spielberg), mais plutôt ce qui en a été fait. Ne nions que pas le film de 1933 soit un film démonstratif, qui met en avant ses effets spéciaux, mais celui de 2005 prend nettement plus des allures de blockbuster pop-corn. A plusieurs reprises, l'équipage va rencontrer d'inquiétants problèmes avec la faune locale (qui, rappelons-le, se compose de tout ce qui peut être plus gros et plus dévastateur pour l'être l'humain), ce qui laissera libre cours à quelques excentricités dignes du Seigneur des Anneaux.
La bonne nouvelle tient en deux paires de mots : Ann Darrow, et King Kong. Si le singe de 1933 se montre profondément antipathique et méchant, même si cela n'est peut-être pas le but, celui de 2005 force la sympathie. Oh, rassurez-vous, il défonce à peu près tout ce qui ne bouge pas et nourrit une profonde animosité envers tout ce qui bouge. Mais l'expressivité de son regard, la délicatesse progressive qui le relie à cette petite cruche blonde lui confère le droit d'avoir notre estime. En retour, Ann Darrow n'est plus une poupée toute bonne à dire non, haïssant mollement son ravisseur et le rabaissant à l'état de bête. Elle montre de l'affection, de l'amour pour cette colossale force de la nature ébranlée à l'idée d'être en la présence d'une humaine quatre fois plus petite qu'elle.
Pour l'incarner, quoi de mieux que le regard humide de Naomi Watts, robe et cheveux au vent ? La jeune femme réplique au singe un charme très explicite et une douceur implicite par la seule force de son regard et de sa bouche en coeur. A côté d'elle ou d'un Kong magnifiquement servi par le département effets spéciaux, Adrien Brody se désarme d'intérêt dans un rôle sous-exploité et de toute façon sous-exploitable, alors que Jack Black démontre à chaque instant tout son potentiel d'acteur. Jackson, lui, fait son cinéma. Le cinéaste aime les défis, les relève avec dédain, et les assure avec brio, même si la débauche d'effets visuels entraîne un peu la lassitude. Non pas qu'ils soient moins bons, ou qu'ils ne soient pas inventifs, mais la surabondance connote parfois un désir plus qu'une nécessité. Au moins, il ne fait pas l'impasse sur le contexte historique, la crise économique de l'Amérique des années 30 (l'introduction en dit long), et se permet même de multiples références envers le film modèle et ses interprètes.
Trois heures de cinéma de qualité, c'est un fait. Mais le prix à payer sera peut-être considéré lourd pour certains, tellement la version 2005 se permet des écarts avec son modèle. Au moins, la ligne conductrice est on ne peut plus respectée, conférant donc au film, grâce aux moyens actuels, des allures de grands spectacles d'action et d'émotions, même si ces deux aspects cohabitent parfois assez bizarrement.
Nicolas []

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