Peut-être que Tarantino a trop entendu de ses films qu'ils étaient le sanctuaire de la vulgarité, de la bêtise, de la violence gratuite et de la sous-culture. Peut-être que cette caricature que certains ont voulu faire de son cinéma si savant et maîtrisé a fini par lui monter à la tête, comme ces mauvais enfants à qui on répète toute leur jeunesse qu'ils sont des moins que rien...
Peut-être aussi qu'il a fini par trouver plus simple de faire du mauvais cinéma, moins fatiguant sans doute. Toujours est-il que Kill Bill semble bien ce que l'on pourrait appeler un mauvais film. Bien sûr que, comme par souci de contredire les Américains, la presse française y a vu le plaisir innocent et délicieux d'un réalisateur gâté, la giclée somptueuse d'un enfant terrible qu'il fallait à tout prix défendre contre ses vilains compatriotes qui ne comprennent rien à rien. Après tout, c'est en France qu'est née la cinéphilie.
Seulement admettons, admettons que l'on accepte l'intention, le "délire" de l'artiste, cette série B volontairement basique, superflue, clichée, en une lettre, B. Admettons sa volonté d'épuration qualitative puisque nous la comprenons bien après tout. Faire de la médiocrité une fin en soi, n'est-ce pas une espèce de fantasme de chaque artiste qui réside en nous ? Oui, seulement que reste-t-il alors, que reste-t-il à applaudir dans cette si fade médiocrité ?
Car pour revendiquer le médiocre, il faut au moins savoir en faire un 4 étoiles sous peine de ne plus faire que du bof standardisé, de la merde de fin de série, même pas du mauvais courageux, du pas terrible brillant, simplement une petite chose qu'on ne remarque pas. OK, Tarantino va faire un film fourre-tout, hommage à quelques mythes écoeurants de son enfance. Il va revendiquer la bêtise de la chose pour nous offrir une cuisine esthético-stylistique de classe palme d'or. C'est un peu ce qu'on aurait pu espérer de Kill Bill.
Qu'on ne nous chante pas la comptine du droit à un virage dans une filmographie, comme si Kill Bill complétait, voire offrait une alternative aux autres oeuvres du lascar. Pulp Fiction et Jackie Brown étaient exactement la même chose que Kill Bill dans ce qu'ils avaient de référentiels et de "fan" comme le dirait Obispo. L'intention de l'homme n'est donc ici pas nouvelle du tout. Il se trouve simplement que l'appartenance assumée à des sous-genres bien kitsch n'empêchait pas ces deux derniers films d'être des chefs-d'oeuvre. Chefs-d'oeuvre de construction, d'incarnation, de durée, d'ampleur... Ici, plus rien de tout cela.
L'excuse de la référence ou du genre ne vaut donc pas le moins du monde. Kill Bill est un film vide, mais aucune intention artistique suffisante ne vient légitimer la chose. Soit, il devrait au moins nous rester un bijou esthétique. Et en effet, le film réussit au moins à proposer une composition sonore réellement riche et intéressante. C'est d'ailleurs probablement le seul intérêt du film. Le flux audiovisuel qui nous inonde de ses multiples origines géographiques et historiques représente à lui seul une sorte de réussite de l'ambition qu'aurait pu avoir Tarantino. Les tonitruantes envolées épiques chinoises y côtoient des bruitages qu'on croirait sortis de Bioman, mais elles ne sont pas encore terminées qu'un rock tarantinesque nous surprend en pleine valse de pieds. Les infimes bruits de lames (car la lame de l'épée respire naturellement dans un film chinois traditionnel) se noient dans les percussions d'un rock japonais détonant. Le melting-pot culturel remplit ici son pari avec une efficacité palpable. Il aurait fallu que l'esthétique picturale suive pour que le film existe.
Celle-ci, malheureusement, n'est pas à la hauteur du tout. Il faut bien comprendre que Kill Bill fait la proposition d'une violence sublimée façon BD. Il nous fait la promesse d'un ballet opératique digne de Sergio Leone, curieuse coïncidence puisqu'une idole de Tarantino a essuyé le même échec récemment avec son Zaitochi désuni. Car il faudrait alors une sorte de grâce formelle pour faire passer la sauce, et le film ne la touche jamais. C'est aussi bien dans son cadrage trop approximatif, dans sa photo pas assez poussée, dans ses acteurs pas assez impliqués ou dans son humour pas très adroit que le film pèche sur ce point. Il ne peut espérer une seule seconde donner à ses péchés la lumineuse noblesse que leur vaudrait une réelle maîtrise formelle en guise de mise en abîme. Kill Bill, c'est un peu comme une puce qui aurait décidé de faire un saut à partir d'un excrément gluant pour se donner un handicap suffisamment valorisant, mais qui n'aurait jamais réussi à décoller de celui-ci.
Il ne me viendrait pas à l'esprit d'employer un vocabulaire si fleuri si le film n'adoptait pas une certaine forme d'indécence à capitaliser sans cesse sur la violence et l'outrance. Un viol sur une comateuse, une mariée trouée par balle, une gamine assistant à la mort de sa mère, une méchante démembrée avec délice... Tout ceci semble très drôle si l'on en croit les bruits émis par un public acquis d'avance, mais on est au final en droit de se demander à quoi cela sert-il... Sommes-nous venus voir Scary Movie 4 ? Je me permettrais alors de conseiller à Tarantino de bien observer les codes de la comédie gore pour mieux en maîtriser les effets. Battle Royale, auquel il pique une actrice, que dis-je, un personnage, peut aussi figurer sur la liste des classiques à étudier.
Au final on est en droit de se demander si ce qui a manqué à Quentin, ce n'est pas un peu de modestie. Car plus que montrer sa soudaine envie de rentabilité, le film dévoile une lacune à un homme qui voudrait être un réalisateur complet. Tarantino est un homme d'ambiance. C'est un homme de vérité, d'intimité, de destins comme le montraient Pulp ou Brown, mais il n'est pas un homme de style. Le seul salut de Kill Bill aurait été d'être une explosion sublime et colorée, comme l'est d'ailleurs le petit court de Production I.G en plein milieu de l'histoire, mais il reste enraciné aux limites de son maître d'oeuvre. Un film "cartoon", ce n'est pas si facile à faire. Les frères Coen restent probablement les maîtres d'une "justesse de l'excès" qui fait cruellement défaut à Tarantino. Ne pourrait-on d'ailleurs pas voir légitimement dans le scindement en deux du film, au-delà d'une vile intention mercantile ou d'une mise en abîme de mauvais goût (ne traite-il pas avant tout d'amputations) une simple réaction de lucidité du réalisateur ? Il semble en effet très probable que trois heures de Kill Bill auraient révélé à un public de fans trop indulgents à quel point le film était indigeste, et vain, surtout vain.
PS : achetez la BO.
orioto []

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