En plein coeur de la douce campagne française, un village tout entier est en effervescence : se prépare la fête annuelle. Les forains sont sur le qui-vive, les enfants sont impatients. Les femmes se font belles pendant que les hommes continuent de déguster les dernières nouveautés alcoolisées dans l'unique petite brasserie du village.
Arrive François, le facteur, bien connu de tous. Fièrement agrippé au guidon de sa bicyclette, il sillonne les moindres recoins des alentours et distribue comme chaque matin les dernières nouvelles tant attendues par les villageois.
Jacques Tati était dès ses premiers pas, est toujours et restera à jamais le maître incontesté de la comédie cinématographique française. A l'image de ce que Charlie Chaplin représente pour les Etats-Unis. Tati fait ses débuts devant la caméra en 1932 dans un court-métrage qu'il a lui-même écrit : Oscar, Champion de Tennis. On le retrouve dans On demande une brute (1934) et dans Soigne ton gauche (1936). Il excelle aussi dans tous les music-hall d'Europe. Jour de Fête a un brouillon : c'est L'Ecole des Facteurs, tourné en 1947, après que Tati a accompli son devoir de citoyen. Alors il a l'idée de fabriquer son propre personnage, que l'on retrouvera dans ses plus grandes oeuvres : Les Vacances de M.Hulot (1953), Mon Oncle (1953), Playtime (1968) et finalement Trafic (1970).
"C'est alors que j'ai eu l'idée de présenter M.Hulot", dira-t-il après le tournage de Jour de Fête, "personnage d'une indépendance complète, d'un désintéressement absolu et dont l'étourderie, qui est son principal défaut, en fait, à notre époque fonctionnelle, un inadapté."
Playtime annonce la fin de sa carrière. Reçu sévèrement par la critique, ce film plus que futuriste, qui nécessita la longue élaboration d'un gigantesque plateau de tournage bourré de petites trouvailles en tout genre, finit par ruiner son créateur. Tati tourne encore Parade en 1974 mais ne parvient décidément pas à reconquérir son public. Il meurt en 1982 à Paris d'une embolie pulmonaire après avoir reçu un César d'honneur.
Jour de Fête fut tourné en 1947 par le biais de deux caméras différentes : l'une équipée d'une nouvelle pellicule couleur de chez Thomson et qui n'en était qu'à ses premiers pas ; l'autre assurait donc une version en noir et blanc. C'est d'ailleurs ainsi qu'il fut finalement projeté en 1949, les laboratoires n'étant pas parvenus à tirer de copie colorisée. C'est seulement à la fin des années 80, alors que Jacques Tati nous avait quitté, que l'on trouva le moyen de diffuser cette seconde version.
Le film est, à l'instar de bien d'autres de ses oeuvres, une réussite totale. On y retrouve la douceur de la campagne, ses habitants si peu communs, la joie de vivre qui semble sans cesse y devoir régner. Jour de Fête est un long poème qui se déroule en images et en sons. Il y a peu de dialogues mais tellement de choses sont dites. Le film a beau être relativement court (1h16), on rigole tellement des facéties de ce si grand bonhomme haut comme 25 pommes qu'on n'a envie que d'une chose : le revoir. Il court, il tombe, il saute dans tous les sens, il s'arrête pour reprendre son souffle, et quand il ouvre la bouche pour parler, personne ne le comprend vraiment. Peu importe, François le facteur est tellement attachant. Certaines de ses mimiques rappellent celles de Charlot.
Tati a su construire une oeuvre burlesque fondée sur une simple observation du quotidien et a su y injecter quelques subtiles réflexions au sujet de la société toute entière, de son apparente humanité, de tout ce que la technologie a réellement apporté aux hommes, et de ce que ces hommes sont vraiment devenus. Jour de Fête est une poésie qui nous semble lointaine, tellement lointaine, et c'est bien ça le plus affligeant pour Tati. Nous avons sacrifié certaines valeurs fondamentales sur l'autel du savoir, de la découverte et de la reconnaissance sociale.
Jour de Fête est un film à découvrir pour bien des raisons. D'abord, pour le talent de Jacques Tati, ses talents de mise en scène et d'interprétation. Ensuite, pour tout ce qu'il veut nous dire et nous faire dire à tout prix. Pour nous plonger dans un autre univers, aussi réel que celui dans lequel nous vivons, mais qui tend à disparaître, progressivement. Enfin, Jour de Fête, tout comme les autres films de Tati, est un classique du cinéma français, qu'il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie. Pour soi-même. Pour les autres. Et pour Jacques Tati, qui fut d'abord porté en triomphe par la foule, puis ensuite trahi par cette même foule qui arrivait de moins en moins à le comprendre.
Merci.
Filipe []

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