Si certains films ont un sillage, d'autres ont une réputation qui les précède. Ichi The Killer est de ceux-là. Extrême, ultraviolent, et autres qualificatifs du même tonneau lui collent ainsi aux chaussures, finissant par rendre le film culte. Il n'est donc pas surprenant que de la pantagruélique filmographie de Takashi Miike, Ichi The Killer soit un des titres les plus connus. Ni que dans son patchwork Kill Bill, Tarantino s'y réfère ouvertement. Les temps sont heureux et si l'attente fut longue, c'est désormais dans l'écrin d'un DVD uncut que ce fleuron de la catégorie III nippone débarque en France. L'occasion de constater en toute connaissance de cause que finalement, le point fort d'Ichi The Killer n'est pas dans ses excès de boucheries.

Le clan Anjo est en effervescence depuis la disparition subite de son chef et du paquet de gros sous qui l'accompagnait. Le yakuza Kakihara, violent et masochiste, met les petits plats dans les grands pour retrouver son supérieur, celui qui lui a procuré le plus de douleurs et donc de plaisirs dans sa misérable existence. Très vite, il apparaît que Boss Anjo a été exécuté sauvagement par un mystérieux tueur, Ichi, un homme froussard et timide qu'un trauma d'enfance pousse à créer de véritables carnages dans ses contrats...
Tout d'abord coupons court à la légende. Si le film ne fait effectivement pas dans la dentelle et que l'on aura du mal à conseiller Ichi The Killer aux moins de 16 ans, les quelques scènes de viols, de misogynie affichée et un coupage de langue pouvant rebuter les âmes sensibles, son approche de la violence reste dans l'ensemble trop démesurée (ou ridicule) pour accéder au premier degré. Voir un homme coupé net en deux d'un coup de pied fatal n'a rien de bien dérangeant. Voir du sang jaillir à gros bouillons en gerbe plus ou moins régulière prête ici plus à sourire qu'à vomir. Si le film peut être dur dans le registre des coups et blessures, en revanche, lorsqu'Ichi s'énerve, le tout tombe dans le cartoon live -ou le manga live, quelle belle transition pour évoquer la BD originale d'Hideo Yamamoto- souvent jouissif mais touchant volontiers au grotesque, les effets spéciaux n'étant pas non plus une franche réussite. En outre, la plupart des tueries se déroulent hors-champ pour ne laisser qu'un résultat un peu navrant, à l'image de ces intestins caoutchouteux échappés d'un bis italien. Bref, plus intéressante que cette hémoglobine surfaite est l'ambiance étrange d'Ichi The Killer, dont le final donne dans le surréalisme le plus troublant.
Tout comme l'arbre qui cache la forêt, le sang cache la vraie moelle de cet OVNI barré mais fascinant. Ichi the Killer est comme son tueur, schizophrène, excessif et difficile à cerner. Le combat antagoniste entre deux ces tueurs sadiques, l'un hypersensible, l'autre déshumanisé, aurait pu se suffire à lui-même. Tout comme le portrait remuant d'Ichi, ce psychopathe qui n'a jamais vraiment grandi, vivant avec une blessure psychologique et dont l'âme déjà meurtrie se trouve pervertie par un mécène louche. C'est mal connaître Takashi Miike qui une fois de plus fait le choix, souvent contestable, d'ériger le trop-plein et le n'importe quoi au rang d'art (martial, bien sur). Le résultat est digne d'un long trip sous crack, où à l'instar du malheureux Ichi, le spectateur perd peu à peu toute notion de la réalité, perdu sous un visuel dément, entraîné dans la folie furieuse du film par des personnages au charisme infernal. Dans Ichi The Killer, tout est possible, tout peut arriver. Un yakuza affublé d'oreilles d'ours peut renifler l'entrecuisse d'une femme à moitié morte. Shinya Tsukamoto, immortel réalisateur de Tetsuo, peut ôter son imperméable pour dévoiler un corps bodybuildé. Entre polar et errances métaphysiques, la structure du film elle-même subit ces expérimentations qu'on croirait sorties du cerveau de Philip K Dick, jusqu'à devenir une sorte de non-film au rythme inégal, semblant fonctionner par à-coups, dont le point culminant, l'affrontement final tant attendu, donne soudain dans le non-climax. Chercher des enjeux, une cohérence globale devient rapidement un combat perdu d'avance, tant Ichi The Killer navigue entre des scènes d'une stupidité crasse et des instants de force et d'émotion gardés intacts.
Moins extrême que Visitor Q, Ichi The Killer mérite d'être reconnu autrement que pour ses séances de tortures plus ou moins inoffensives. A ce niveau, en une seule scène, Audition faisait bien plus mal que ce film tout entier. De ces deux heures ne ressemblant à rien (de connu), on ne retient finalement que des images. C'est sans doute mieux ainsi. Un chef de gang à la bouche fendue, évacuant la fumée de sa cigarette par ses joues mutilées. Des gerbes de sang sur les murs. Un tueur qui pleure. Un viol qui n'a peut être jamais existé. Le dernier regard d'un enfant sur un pendu...

Le DVD
En attendant le double collector limité prévu pour le 19 octobre 2006*, cette critique prendra pour base la version simple destinée à la location. Forcément, le tour va être rapidement fait, les seuls bonus se limitant à quelques bandes annonces. Pour se consoler, il reste le menu "versions", où la perspective de regarder Ichi The Killer dans la langue de Molière apparaît déjà comme un cadeau en soit. Une bonne VF 5.1, concoctée spécialement pour l'occasion.
Image et son irréprochables.
(*) En guise de preview, voici ce que cette édition proposera :
- Interview de Takashi Miike
- Interview de Shinya Tsukamoto
- Interview de Tadanobu Asano
- Livert Collector sur Koroshiya Ichi
- Reportage Vidéo Exclusif sur Miike par Julien Sévéon
- Biographie de Takashi Miike
- Biographie de Asano
- Bonus exeptionnel : Koroshiya Ichi : épisode 0 et 1
- Interview de Alien Sun
Et bien sur le film, toujours en version uncut.
Lestat []

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