Thomas Harris a beau être un auteur peu prolifique (cinq livres en vingt-cinq ans...), lorsqu'il sort un nouveau pavé, les producteurs font trois tours dans leurs slips et en lancent aussitôt l'adaptation. Au point que ses derniers ouvrages font presque figures de commandes, davantage destinés à abreuver Hollywood que les librairies. Aujourd'hui comme avant, les origines du bon docteur Lecter sont à peine sorties de la presse que le légendaire Dino de Laurentiis, déjà à la tête d'Hannibal de Ridley Scott et de Dragon Rouge de Brett Ratner, s'en empare pour en pondre un nouveau thriller suivant la voie des préquelles, pratique plus ou moins légitime camouflant souvent des remakes déguisés.
Objectivement, il n'y a rien de vraiment déshonorant dans Hannibal Lecter : Aux origines du Mal. Notamment parce que Peter Webber est un réalisateur fort capable, dont le sens esthétique permet quelques jolis plans dans un scope maîtrisé. Pourtant, il y a deux manières d'appréhender ce film, et ces deux manières sont à appréciation variable.
1. Hannibal Lecter : Aux origines du Mal est un simple thriller
Lituanie, 1944. Dans la tourmente de la guerre, la famille du petit Hannibal Lecter est décimée. Devenu jeune homme, recueilli par sa tante et poursuivant de brillantes études de médecine, Hannibal reste néanmoins obsédé par la mort horrible de sa soeur et entreprendra peu à peu sa vengeance contre une poignée de soldats nazis responsables de ce traumatisme.
Deux enfants. La neige. La guerre. Un tank. Des nazis rendu fous par la faim. Hannibal Lecter : Aux origines du Mal débute quelque part entre Croix de Fer et Vorace, et c'est peu dire que l'on a vu pire référence. Cette introduction féroce sera le point de départ de la folie d'Hannibal, qui n'aura de cesse de rechercher la tranquillité d'esprit de la pire manière qui soit. Entre le drame et le polar, nous sommes ici dans un schéma de film de vengeance classique, où Lecter pratique la loi du Talion dans l'obscurité d'un monde d'après-guerre qui s'y prête. La notion de traumatisme et d'obsession est presque omniprésente dans Hannibal Lecter : Aux origines du Mal, du personnage-titre à celui d'un inspecteur spécialiste en crime de guerre qui ne semble vivre que pour traquer les nazis, en passant par Lady Murasaki, tante de Lecter dont l'histoire trouble a modifié le discernement du bien et du mal, au point de devenir complice malgré-elle des agissements de son neveu. Car il va tuer, Lecter, quand bien même il a réussit à se construire une vie et un avenir heureux. Reconstituant sa mémoire meurtrie, il va retrouver ceux qui ont fait qu'il n'a jamais été un adolescent comme les autres, pour les exterminer dans des meurtres particulièrement graphiques, basculant dans une folie qui ne trouvera son apaisement qu'au dernier corps. C'est là qu'Hannibal Lecter : Aux origines du Mal passe dans le registre du thriller horrifique, impression renforcée lorsque le jeune Lecter essaye un masque de samouraï tout en prenant goût aux tueries à l'arme blanche.
Mais plus que les exactions du tueur-vengeur, ce sont ses relations avec les autres personnages qui sont intéressantes. Lady Murasaki bien sur, qui passe de mentor à amante et qui, implicitement, lui a donné plus que tout le goût du sang. L'Inspecteur Popil, qui se dévoile lors d'un troublant face-à-face avec Lecter comme un homme finalement pas si différent de lui, d'autant qu'il n'hésite pas davantage à donner la mort, soutenu qu'il est par la justice. Ce fond humain, bien qu'entraînant quelques longueurs fâcheuses, permet à Hannibal Lecter : Aux origines du Mal de s'élever au dessus de la concurrence. Pas très convaincant en bête féroce impitoyable, Gaspard Ulliel, vague sosie de Crispin Glover, donne satisfaction dans ses phases calmes, alors que l'aspect brisé de son personnage doit ressortir. Face à lui, Gong Li, bien que jouant une Japonaise, s'en sort avec son talent habituel.
2. Hannibal Lecter : Aux origines du Mal, comme son titre l'indique, est la genèse d'un des serial-killer les plus fascinants du 7ème art.
Hannibal Lecter est apparu pour la première fois dans le Sixième Sens, un polar quelque peu oublié du grand public, quoique signé Michael Mann. Ensuite, il y eut le Silence des Agneaux, film culte bien qu'un peu surestimé, intronisant Anthony Hopkins dans le rôle du médecin-cannibale. La performance de l'acteur sera si marquante qu'Hopkins deviendra le visage officiel de Lecter, aussi bien dans Hannibal, suite particulièrement gore qui pousse l'aura du personnage dans ses derniers retranchements, que dans Dragon Rouge, déjà une préquelle où Hopkins devait littéralement faire plus jeune que son âge.
Qui est Hannibal Lecter ? Hannibal Lecter est un tueur à l'intelligence supérieure et au charisme infernal. Hannibal Lecter est un homme obsédé par l'humain, qui n'aime rien tant que de trouver les petites failles de ses interlocuteurs. Hannibal Lecter est un malade mental lettré, cultivé, qui adore discuter avec les gens qui en valent la peine. Et lorsque Hannibal Lecter tue quelqu'un, il déguste son foie avec des fèves au beurre et un excellent chianti. Mais plus que tout, ce qui fait la force d'un film comme le Silence des Agneaux, ce n'est pas Hannibal Lecter. C'est Hannibal Lecter et Clarisse Starling. Le thriller de Jonathan Demme repose essentiellement sur les rapports entre ces deux personnages et leur jeu d'échec permanent. Un axe narratif qui, à moindre échelle, se retrouve également dans le Sixième Sens. Hannibal Lecter ne peut vraiment exister que dans la confrontation avec autrui et le laisser seul à l'écran n'a que peu d'intérêt. Et c'est précisément le travers dans lequel le film de Peter Webber tombe.
Preuve en est, les meilleurs instants du film hormis son introduction sont celles mêlant Lecter et sa tante japonaise, et la peinture de leur relation ambiguë. C'est également en adolescent muet et confronté au monde que Gaspar Ulliel est le meilleur. Dès lors que sa folie meurtrière se déclenche, le film quitte ce qui faisait l'essence même de la mythologie du personnage, qui devient un tueur lambda traquant tranquillement ses proies. Le film a beau tenter de retomber sur ses pieds en introduisant à la va-vite l'inspecteur Popil pour créer le face-à-face, cela ne permettra à notre Ulliel national que de se ridiculiser en caricature d'Hopkins, à grand renfort d'oeillade hallucinée et de monologue pompeux. Le ridicule, Hannibal Lecter : Aux origines du Mal y est d'ailleurs souvent confronté, que ce soit dans son générique ressemblant à une pub Nature et Découverte -la seule réelle faute de goût dans la réalisation de Peter Webber-, son entraînement au sabre qu'on croirait sorti de Batman Begins (certes pas le pire des films, mais Hannibal le Cannibale devient Hannibal le Ninja...) ou le premier meurtre de notre psychopathe dont l'aspect grand-guignol est tout à fait inapproprié. Sans compter que le film ne justifie presque jamais son titre, en dehors de son introduction. Ici, Hannibal Lecter est davantage un vigilante qu'un serial killer. Quand bien même il en déguste les joues avec des champignons, il ne tue pas des relatifs innocents, mais des criminels nazis qui lui ont fait un tort inavouable, qui plus est avec la bienveillante de la police -autre scène frisant le ridicule, où Lecter, coincé par l'Inspecteur Popil, se retrouve libre avec avoir passé un accord tout pourri qu'il s'empressera de ne pas tenir-. Tout n'est bien sûr pas à jeter -le début du film, quelques belles morts, les études de médecine de Lecter, son approche de la gastronomie, ses apparitions quasi-surnaturelles, ses terreurs nocturnes...-, mais les éléments les plus intéressants de cette biographie -ses études de médecine justement, son goût pour le cannibalisme, ses rapports avec sa tante qui auraient pu être beaucoup plus poussés...- sont très rapidement effleurés. Si l'on sent une volonté louable de faire de Lecter un personnage pathétique et enchaîné dans sa folie, le film passe quasiment à côté de son sujet, quand il ne se place pas à l'opposé de ce qui faisait l'esprit de la franchise, qui elle-même n'avait finalement pas besoin de tous ces éclaircissement ( le mystère entourant Hannibal faisant partie intégrante de son personnage, créant par la même occasion une grande partie de la fascination qu'il procure). A noter tout de même l'originalité du propos qui évite les origines galvaudées que l'on prête à la plupart des serial killer du cinéma (parents brutaux ou possessifs, déviances sexuelles, pipi au lit...) pour une idée beaucoup plus tordue et cohérente avec le personnage. Non vraiment, cette introduction est une perle.
Hannibaltringue ?
Hannibal Lecter : Aux origines du Mal est un film ayant les fesses entre deux chaises. Les amateurs de la franchise et des polars de Thomas Harris y trouveront un complément, ni vraiment utile, ni vraiment intéressant, à la personnalité de leur tueur fétiche, dans un film qui tranche pourtant agréablement avec la froideur d'un Silence des Agneaux ou l'ironie et la désinvolture d'un Hannibal. Les amateurs de slasher auront quand à eux la joie d'un produit pas forcément très réussi, mais plus profond et plus soigné que le tout venant du genre. Ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre auront au final un film un peu bancal de par son scénario écrit à la serpe, mais qui se laisse regarder. Comme on dit, vous avez le choix des armes...
Lestat []

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