En 1980, John Carpenter est le roi du monde. La raison tient en un mot, Halloween, dont le succès lui obtient une carte blanche pour faire ce que bon lui semble. Avec Fog, il signera un de ses films charnières, développant ses expérimentations d'Assaut , où l'ambiance née de la simplicité, dévoilant plus que jamais son attrait pour les femmes au caractère bien trempé, tout en offrant déjà une vision désabusée de son pays. Une exception toutefois, Fog étant l'un des rares films de Carpenter où le héros -ou l'héroïne- entame une relation amoureuse explicite avec un(e) autre protagoniste. Au final, un grand petit film, humble, décomplexé, où Carpenter rend hommage à l'une de ses idoles le temps d'un rôle : Janet Leigh, qui prit la plus célèbre douche du cinéma.
Ce qui surprend au visionnage de Fog, c'est sa fluidité, son apparence de mécanique bien huilée, cette impression que tout commence, tout continue et tout se termine sans que l'on s'en rende compte. Fog est comme la brume qui l'empli, il avance sans heurts, avec légèreté pour absorber ceux qu'il croise sur son chemin. L'histoire, tout le monde la connaît, le cauchemar d'un coin portuaire mis à mal par une colonie de fantômes surgissant d'un brouillard mystérieux. Au fil du temps, certains ont vu dans Fog une parabole, celle d'une Amérique bâtie sur un massacre, en l'occurrence celui des Indiens natifs. Pourquoi pas. Peut-être est-ce cela, la magie de Fog, construire un tel sentiment pureté narrative qu'on ne peut s'empêcher de vouloir gratouiller au delà des images. Prenons-nous au jeu, ce sera là l'occasion de trouver dans Fog, par exemple, des relents de film féministe, les femmes dans Fog se sortant du pétrin toutes seules, lorsqu'elles n'occupent pas des fonctions hautes-placées. Le propos n'est pas ici de dire s'il faut ou non analyser en profondeur ce qui n'est, aux dires de son réalisateur lui-même, qu'une histoire de fantôme à l'ancienne. A chacun d'y voir ce qui lui plait. Pourtant, plus qu'une matière à écrire des thèses, Fog avant tout un conte, un conte sombre raconté au coin du feu par un marin bourru. Il n'y a pas forme de récit plus primaire, plus épurée et pourtant plus prenante et plus parlante que celle du conte, qui s'adresse directement à notre imaginaire et ses recoins tortueux. Avec ses machines à fumée et ses fantômes qu'on ne verra jamais vraiment, Carpenter nous ballade durant une heure et demi dans les rues vides d'Antonio Bay, tombant sous le coup d'une implacable vengeance. Une heure et demi d'apparence parfaite, peuplée de silhouettes dans la brume, de bruits, d'isolement, de peur et de fuite, une heure et demi qui culminera en un plan final tout bonnement jouissif.
Fog c'est un film sur le brouillard, dira le critique en flagrant délit de panne d'inspiration. Le brouillard de Fog, c'est la maison d'Amityville, c'est la bouée jaune des Dents de la Mer, c'est la goutte d'eau des Trois Visages de la Peur. Le brouillard de Fog est une entité vivante, un personnage à part entière du récit, une présence qui apporte sa structure ouatée à l'atmosphère si particulière du film. Un brouillard lumineux, visible, qui apparaît, disparaît, transportant dans son sillage la menace si ce n'est la mort. Fog, un film construit avec du vent ? Oui, littéralement. Et toute sa force vient de là, dans sa quasi-absence d'artifice, dans son approche la plus sensorielle du genre où l'étrange, l'ambiance, la lenteur et le non-dit sont les maîtres mots. De l'interprétation, impeccable, à la réalisation, ingénieuse -et ce n'était pas une mince affaire que de gérer ces volutes impalpables-, en passant par l'entêtante musique signée Carpenter, rien n'est à jeter. Intemporel et élégant, Fog, ou un idéal du fantastique.

Lestat []

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