En 1984, la science-fiction de George Orwell rencontrait le présent. Terry Gilliam, en compagnie des scénaristes Tom Stoppard et Charles McKeown, synthétisait ce clash en écrivant un long métrage provisoirement appelé 1984 ½ (clin d'œil au 8 ½ 
de Fellini), qui devint rapidement Brazil. Fantasme et réalité se superposent et s'affrontent aussi bien dans l'intrigue que dans la production du film, en une bataille épique dont le paroxysme fut la sortie en salles d'une version mutilée par les exécutifs d'Hollywood, connue aujourd'hui sous le titre Love conquers all ; Terry Gilliam n'est pas homme à se laisser marcher sur les rêves, il imposa sa vision au risque de faire un bide commercial (ce qui fut plus ou moins le cas), et Brazil devint au fil des ans une œuvre culte, assez unanimement saluée comme le meilleur film du cinéaste, et considérée comme une bien meilleure adaptation de 1984 que le film 1984 datant de 1984. Et pourtant, Brazil n'est pas une adaptation de 1984.
Brazil, when hearts were entertained in June
We stood beneath an amber moon
Après avoir fait ses premières armes de réalisateur sur Monty Python : Sacré Graal en 1974, Gilliam avait envie de déployer ses propres ailes : tout en continuant à participer à La vie de Brian (1979) et Le sens de la vie (1983), il développe son propre style à travers deux films qui conservent une nette patte "pythonesque" : Jabberwocky (1977) et Bandits bandits (1981). Brazil marque un bond en avant dans sa filmographie, d'un point de vue formel comme dans le ton. 
On y retrouve ses obsessions personnelles (la tuyauterie omniprésente et quasiment vivante, la paperasserie, la chevalerie - incarnée ici par un samouraï qui constitue un jeu de mot visuel avec le nom du héros, Sam), agrégée en un monde cohérent qui constitue à la fois une vision futuriste et une alternative déformée de notre propre quotidien. Là où ses deux premiers films comptaient deux compères Python au générique, celui-ci n'en recèle plus qu'un seul, Michael Palin, qui hérite ici d'un des trop rares rôles non-comiques de sa carrière.
And softly murmured « some day soon »
Dominée par la bureaucratie, les habitudes, les contraintes et les mécanismes les plus absurdes, la réalité dépeinte dans Brazil reflète une vision à la croisée des écrits d'Orwell (Big Brother n'est pas mentionné explicitement, mais des affiches simili-fascistes incitant à dénoncer le voisin sont disséminées dans le décor) et 
ceux de Kafka, pimentée d'observations politiques liées à la fin de siècle. Ainsi, le terrorisme est ici présenté comme une menace constante, utilisée par les autorités comme un moyen de contrôler les masses par la peur. Y a-t-il seulement de réels terroristes derrière les explosions qui surviennent aux quatre coins de la ville depuis dix ans ?... Sam Lowry ne se pose pas la question, jusqu'au jour où un cafard tombé dans une machine à écrire l'amène, à quitter sa bulle de "pion du système" pour mettre le pied dans le monde de "ceux qui subissent le système". Et pour retrouver la femme qu'il aime, il lui faudra accepter d'intégrer une troisième population, celle des gens qui "contrôlent le système". A moins que ces derniers ne soient eux aussi des "pions du système" ?...
We kissed and clung together
Then, tomorrow was another day
The morning found me miles away
With still a million things to say
Histoire d'amour, science-fiction, horreur, comédie, drame, film d'action, politique, exploration de la nature humaine et caricature féroce de la société, Brazil est à la fois cet affolant fourre-tout et l'histoire toute simple d'un homme qui aimerait être libre de rêver. Certains exégètes aiment d'ailleurs à le définir comme la pièce centrale d'une "trilogie du rêve" que constitueraient les trois films tournés par Terry Gilliam dans les années 80 : Bandits, bandits (le héros est un enfant qui 
juxtapose sans problème rêve et réalité), Brazil (le héros est un adulte qui n'est pas sûr d'avoir le droit de rêver) et Les aventures du baron de Munchausen (le héros est un vieil homme qui assume une vie faite de chimères). Dans les trois cas, il est question du rapport enfant-parent, le deuxième étant toujours incapable de comprendre l'univers mental du premier, mais Brazil est le seul du lot à traiter d'amour. La relation entre Sam et Jill est évidemment hors normes, cette dernière étant littéralement la "fille de rêve" du héros, mais également une camionneuse à la coiffure garçonne, la clope pendouillant au bout des lèvres... mais elle est également une des seules lueurs de sincérité et d'humanité dans le monde de Sam, condamné jusqu'alors à recevoir des cadeaux identiques de tous ses proches, et à ne traiter des problèmes des gens qu'à travers le prisme d'un ordinateur.
Now, when twilight beams the skies above
Recalling us of our love
There's one thing I am certain of:
Return I will to old Brazil...
Spectacle aux multiples couches (on rit, on pleure, on se révolte, on frissonne), débordant de talent (une musique inoubliable de Michael Kamen qui décline le thème Aquarela do Brasil sur tous les modes, un casting parfait dont les membres les plus célèbres sont Jonathan Pryce, Robert De Niro, Ian Holm et Bob Hoskins - ce dernier incarnant un plombier plusieurs années avant Super Mario Bros. !), Brazil parvient simultanément à décrire une société déshumanisée et à susciter une empathie sans bornes pour un héros qui n'est pourtant qu'un pion impuissant de la machine. Une bouffée de fantaisie salvatrice et désespérée.
riffhifi []

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