Dans sa carrière, un acteur participe rarement à toutes les révolutions cinématographiques de son temps. John Wayne représente en 1939 le summum d'un genre, celui du western, en jouant dans La chevauchée fantastique de John Ford, reconnu comme l'un des plus grands films du wild west. Mais les temps changent et les genres évoluent. Le cowboy bon, généreux, charismatique et chevaleresque est une figure qui se périme vite. En 1968, lorsque sort en salle le film de et avec John Wayne, les Bérets verts, l'acteur n'est déjà plus qu'une ombre dans la prestigieuse histoire du western. Sergio Leone, Clint Eastwood et leurs westerns sauce spaghetti sont arrivés pour décrasser un genre trop enclin au manichéisme, à la moralisation et au simplisme. En 1968, John Wayne achève lui-même sa carrière. Les Bérets verts, pour les rédacteurs de résumés promotionnels et les cinéphiles les plus conservateurs, c'est le premier film à parler de la guerre du Vietnam. Pour tous les autres, c'est un film de propagande, ouvertement pro-guerre et anticommuniste.
Un cowboy devenu colonel
Dix-sept ans avant Stallone retournant seul au Vietnam pour corriger l'histoire, John Wayne, alors que la guerre au Vietnam génère une polémique opposant les pacifistes au pouvoir politique et militaire en place, donne au monde sa vision du conflit. Le film affiche ses intentions de plaidoirie dès les premières minutes. Les bérets verts s'ouvre sur une présentation. Plusieurs militaires défilent sous les yeux d'une assemblée de journalistes pour déclamer leurs compétences. Le film prend bien soin de casser les préjugés antimilitaristes en présentant des soldats trilingues, experts en ceci ou spécialistes en cela. Les journalistes se montrent sarcastiques et critiques, mais, bien évidemment, leurs arguments sont faibles et les soldats, charismatiques au possible, détruisent les discours anti-guerre un à un. L'ennemi, dès les premières minutes du film, est désigné : « J'ai pas besoin de recevoir un coup sur la tête ou d'être touché par une de ces armes pour comprendre que nous faisons la guerre aux communistes, pour arracher la domination du monde ». Vlan ! Comme ça, c'est clair. Nous sommes en 1968, le communisme s'est répandu sur la terre comme une gangrène, mais heureusement les américains sont là. Idéologiquement, le film est encore plus choquant avec le bénéfice du recul. Oubliez les Full Metal Jacket, Platoon et autres Apocalypse Now... Les bérets verts ne se pose pas de questions mais délivre une sentence sans appel : les communistes sont des barbares sanguinaires et les américains, des gentlemen équipés.
La guerre ? Allons-y gaiement !
Le discours est clair, il est celui d'une partie des américains de l'époque. A ce titre, le film est à voir comme un témoignage historique, la preuve d'opinions passées aujourd'hui refoulées. La musique d'ouverture et de fin des Bérets verts chante les louanges de ce corps d'élite. Dans leur esprit propagandiste, jamais les cinémas américains et soviétiques n'ont été aussi proches. La guerre, dans les Bérets verts, ressemble tout d'abord à un camp de boy-scouts. Les premiers instants du film insistent lourdement sur les passages humoristiques, censés développer des sentiments d'empathie entre le spectateur et certains personnages se voulant comiques. Vous vous en doutez bien, on développe les sentiments du spectateur dans le seul but de l'émouvoir par la suite. Tous nos joyeux trublions sont sauvagement tués par les viêtcongs, ils tombent un à un, comme d'énormes clins d'oeil faits au spectateur. L'Amérique est montrée par John Wayne comme une puissance libératrice. La population vietnamienne est toute entière acquise aux américains, qui se battent main dans la main avec les vietnamiens du sud. Tandis que ces salauds de vietnamiens communistes sèment la terreur, torturent, pillent et tuent même leurs compatriotes, les américains soignent et protègent. Les militaires sont plaisantins, gaillards et ne manquent pas d'esprit.
On fait la guerre, mais avec classe
Les bérets verts ne présente pas réellement de scénario. Le film se divise en deux parties : dans un premier temps, la protection d'une base militaire entourée d'ennemis, et dans un deuxième, la réalisation d'une mission commando, pour enlever un chef viêtcong. Le film n'est qu'une succession de scènes visant à dénoncer non pas l'horreur de la guerre, mais la sauvagerie et la perfidie des viêtcongs. Les vietnamiens communistes sont des barbares, ils sont représentés comme une masse informe et sauvage (jamais de gros plan, d'individualisation ni de personnalisation de l'ennemi). Les viêtcongs torturent, placent des pièges sanguinaires, dépouillent les morts comme des charognards et hurlent comme des indiens qui chargent. En face, nos amis les américains se comportent en parfaits gentlemen, tabassant à peine (hors caméra, ça va de soi) un espion parce qu'après tout, si-nos-copains-sont-morts-c'est-de-sa-faute-à-ce-salaud ! Lors des opérations armées, l'Amérique est montrée comme puissamment organisée et forte d'un très grand soutien logistique. Avec John Wayne, la scène finale de la première partie du film, celle de l'attaque du camp par les viets, se transforme vite en siège du fort Alamo par les indiens.
La guerre, cette mission humanitaire
Durant plus de deux heures, Les bérets verts se montre répétitif, rabâchant sa propagande sans jamais de nuances. Entre passages anecdotiques et scènes d'action faiblement réalisées, le film ennuie. Techniquement, le film est une horreur. Les scènes de combat et de fusillade (non, c'est un film de guerre, pas un western) sont sauvagement chorégraphiées. Les paysages font très faiblement penser au Vietnam, le film ayant été tourné aux Etats-Unis. La scène la plus risible nous a été gardée pour la fin. John Wayne réconforte un petit enfant vietnamien, face à la mer. Accroupi, il est filmé en plan américain (ça tombe bien) devant un ciel très bleu, comme on en voit sur le coup de quatre heures de l'après-midi. Lorsque notre cowboy se redresse et marche vers l'océan, sur un fond musical triomphant, le soleil s'est brutalement couché et c'est une lumière rouge qui se diffuse de l'horizon. Poor lonesome cowboy jusqu'au bout !
Les bérets verts, ou la croisade triomphante de John Wayne faisant face au communisme, ex-empire du mal. Un film de propagande à percevoir comme tel. Ou à ne pas percevoir du tout.
iscarioth []

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