Quand Kim Ki-duk nous parle d'amour, on n'est pas toujours sûr de comprendre tant l'environnement qui l'entoure alourdit de sens les sentiments et les non-dits. C'est pourquoi le résumé du film est déroutant. En Corée du Sud (on l'aurait parié), une jeune étudiante fait l'affront de cracher au visage d'un chef de gang qui l'embrasse sauvagement. A la suite de cet incident publique, ce dernier s'arrange pour que la jeune fille ait des dettes et qu'elle lui donne son corps en garantie. Ne pouvant pas payer, la voici placée dans un bordel sordide. Cette situation surréaliste se transforme en un cache-cache épouvantable, un parallèle entre l'abysse de la perdition humaine et celui de l'amour fou.
Après un début simpliste jusque dans la construction et le découpage des plans, les personnages s'installent dans leur pudeur, et campent une absence d'émotion à fleur de peau pendant un long moment avant de livrer leurs yeux grands ouverts à la caméra intimiste de Kim Ki-duk. Une fois ce contact établi, leur regard ne nous lâchera pas. Hang-gi, notre jeune chien fou, veille sur sa portion de la ville où cohabite maintenant Sunhwa. Pour une fois, le réalisateur prends son temps et laisse trainer son regard sans se laisser aller à la contemplation. Le langage de l'objectif est cru et sans lyrisme, les couleurs sobres et les décors non travaillés sont d'un réalisme nécessairement efficace. Dans cet univers impitoyable, il n'y a pour l'instant pas de place pour la poésie. Il laisse s'exprimer les situations sans bruit, à peine quelques pleurs et d'infimes gouttes de sang pour habiller les murs et les sols de notre drame humain.
Quand la bête muette se décide à parler du bout des doigts à la beauté rendue sauvage au travers d'une glace sans teint dont elle n'a pas conscience, on approche du paroxysme de la non-relation. C'est à nouveau un monde de silence qui s'offre à nous. Encore quelques pleurs, un peu de sang et ils s'éloignent à nouveau. Pourtant nos héros sont si proches que nous nous confondons en incompréhensions métaphysiques. Ne sachant plus qui possède l'âme et qui s'en sert, ces deux cœurs mélangent leurs impureté et leur innocence. Le sujet nous est à nouveau dérobé et tels les observateurs que KKD aime faire de nous, il faut encore subir ces réactions imposées. L'innocence se transforme sous nos yeux en ténèbres et le démon s'imprègne de puérilité. La force brute se déploie sous de multiples lames, taille dans l'imperméabilité des caresses empruntées, rappelle le viol de la première scène au bordel et commence à faire mal. Une fois de plus les personnages sont portés dans des sphères glacées, limpides. Ils souffrent, si proches de nous et sans aide possible. A ce stade, nous souffrons aussi. La fin est toujours inconnue mais se dessine subtilement tel le contour d'un corps du bout des doigts d'un amant.
Vous l'aurez compris, il s'agit encore d'un film traumatisant, une véritable prise d'otage. Mais celui-ci joue aux frontières de l'amour, essayant de rejouer les grands classiques de l'impossibilité dans un environnement glauque et sordide. KKD titille notre tolérance et nos désirs et les déconstruit dans un cas comme dans l'autre. On se retrouve d'un coup et sans s'en rendre compte compatissant pour le voyeurisme et révoltés par la tendresse. Les images exacerbées par une luminosité nocturne et omniprésente traduisent un monde vivant peuplé de fantômes, ces fantômes que l'on retrouve dans la plupart des films de Kim et qui nous hantent encore une fois la lumière rallumée et le calme revenu. Dans ce paradis concret, intolérable de cruauté et si lointain de chez nous, l'homme, aussi ethéré soit-il est primaire et bestial, et la femme le devient pour épouser ses règles. Leurs contours se rapprochent alors et la danse des désirs et des drames se laisse porter par une musique invisible, témoin de tant d'amour à ne pas partager.
La musique que l'on entend accompagner cette histoire, ce moment partagé, perturbe plus qu'elle ne guide. Mais peut être est-ce la façon de nous amener à suivre les méandres d'une romance sans but. La ligne droite n'est dans ce cas certainement pas la meilleure façon de comprendre. Et c'est peut-être là que KKD gêne dans ce nouveau chef-d'oeuvre. Cette fois-ci, il n'y a pas beaucoup de limite à ce que nous pouvons ressentir. Il joue avec nos nerfs, nos sentiments cachés et nos peurs sans y laisser aucune règle. Le dérapage est contrôlé par les quelques envolées lyriques de la fin, bâties sur un thème musical récurent détonant avec la musique de conte de fée lancinante qui nous endort les sens depuis le début. Malheureusement, ce film est le plus sibyllin de sa filmographie alors qu'il est le plus parlant, le plus bavard et le plus muet. Ce flou symbolique représente très potentiellement le sentiment d'amour mais nous ne pouvons pas en être sûr. A force de peupler le monde de fantômes, il a réussi à faire pleurer les vivants. Il nous abandonne sur une fin amer qui parachève d'assassiner nos sens qu'il a si lentement endormis et nous quitte sur un rivage, une jolie musique de Ho-jun Park en tête après nous avoir décapité l'esprit et enterré nos restes dans un sable humide et doux, le sel de la vie nous piquant encore les lèvres.
Ce film possède certains des moments les plus forts que j'ai eu l'occasion de voir à l'aide de ma rétine. Je vous le recommande donc fortement malgré les quelques points négatifs sus-cités mais dûs à un excès d'amour du travail de maître qu'on peut attribuer a Kim Ki-duk. Pour donner une échelle aux âmes sensibles, si vous avez pu regarder Blood and Bones avec Beat Takeshi Kitano, vous supporterez peut-être Bad guy.
knackimax []

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