1896. Sous les yeux hallucinés et apeurés du public, un train entre en gare de la Ciotat. Rien d'exceptionnel, me direz-vous, sauf qu'il s'agit d'un film enregistré par le cinématographe des frères Lumières, projeté pour la première fois sur un écran. Le réalisme des images et le dynamisme de l'action impressionnent l'auditoire, au point de les marquer à jamais, à travers cinquante secondes de panique la plus totale. Aujourd'hui encore, l'imagination qui transparait dans le film, la variété des plans, et tout simplement l'avancée technologique qu'il constitue en font une des grandes références du septième art.
Beaucoup de trains sont passés en gare depuis, et le film a doucement disparu de l'imaginaire public. Jusqu'à ce que Hollywood décide de récupérer le concept, de le rendre plus glamour, et de le transformer en blockbuster avec tout le savoir-faire dont il est capable. Comme d'habitude. Les mots clés : « train », « arrivée », « panique ». Un cahier des charges simple, qui met en perspective aisément le schéma de réflexion des scénaristes. Comment transformer l'icône de la naissance du cinéma en produit jeune, dynamique, et populaire ?
Billy (Will Smith) est un jeune malfrat sans attache et sans famille. Poursuivi par les forces de l'ordre, il se retrouve sur le quai de la gare de la Ciotat, à quelques kilomètres de Marseille, trépignant d'impatience devant un quai vide. C'est alors qu'un train enflammé entre en gare, et déverse par ses portes un flot incessant de créatures venues des enfers. Au milieu d'une ville ravagée par les forces du mal, Billy va devoir sauver sa peau, et renvoyer le train d'où il vient...
Train. L'élément indispensable du film. Un soin tout particulier a été déployé pour concevoir un véritable instrument infernal, intrinsèquement dans la création des décors d'intérieur. Vu d'en-dehors, tout nous ramène à une simple machinerie de type ferroviaire comme on peut en dénombrer des dizaines dans Paris intra-muros, à ceci-près que des lambeaux de flammes ulcérés lèchent abondamment la semble-t-il frêle carlingue. Les mailles du train, autrement dit les wagons, sont eux tout droits sortis de l'imaginaire invraisemblable d'un apôtre du Diable, angoissants à souhait, apocalyptiques au possible, Kafkaïen dans l'âme. Le supplice atteint un doux paroxysme avec la matérialisation des contrôleurs de l'enfer, des âmes damnées vouées à errer toute leur longue vie dans les atroces wagons pour déloger les voyageurs indésirables. Une critique acerbe de notre société ferroviaire ? On en est encore loin, mais le pas semble prêt à être franchi. Peut-être dans un hypothétique troisième chapitre.
Arrivée. Le nerf de la guerre, la place à occuper, l'horaire à ne pas louper, la scène majeure qui donne son titre au film. Les cinquante secondes du premier opus ont été évidemment augmentées, atteignant maintenant la bagatelle de onze minutes. L'enfer n'a jamais été aussi cyniquement crédible. Dans un concert proprement horrifique de hurlements déchirants, de bruits de locomotive inquiétants (ceux-ci ont été réellement enregistrés à la gare de La Ciotat), et de rugissements absolument démoniaques, le train s'arrête sur le verdoyant quai A, et relâche sans vergogne son vomi infernal. L'éminent réalisateur Michael Bay prend parti : il choisira la voie hautement défendable de l'authenticité. Caméra à l'épaule, il filme le lent massacre des passagers, et l'âpre combat de Billy pour sa propre survie. Le réalisme saisissant des scènes a même généré des rumeurs sur la toile informatique, comme quoi certains malades en phase terminale avaient accepté de trépasser devant la caméra, en échange d'une somme conséquente versée aux familles. Du grand n'importe quoi, évidemment, qui témoigne de la compétence des gens de ILM et de l'étendue de leurs moyens techniques.
Panique. Le ressenti. Si le premier opus ne peut décemment plus nous impressionner, le second tend à remettre les pendules à l'heure. Que se passerait-il si les enfers empruntaient les voies ferrées pour envahir la Terre ? Quelle serait notre réaction si un train démoniaque entrait dans notre bonne vieille gare, un matin de janvier ? La réflexion est posée, et nous habite encore à la fin de la séance. Il y a du Stephen King derrière tout ça, un peu de Tolstoï, et peut-être même du Stendhal, tiens. En passant outre le sentiment incompréhensible de peur qui nous habite constamment tout le long du film, il est en effet possible d'atteindre un autre niveau de lecture, au-delà des images, au-delà des mots ; une sorte de conscience supérieure, élevée d'un cran sur l'échelle de la globalité humaine, qui à la fois sait se faire comprendre et reste nonobstant sibyllin dans l'esprit et sa gageure. Nous ne sommes plus des hommes ou des femmes, nous ne sommes qu'un petit engrenage dans une immense machinerie infernale où la société serait notre gare, où l'entrelacs de chemins de fer déciderait de notre funeste destinée. En voyant ce film, chacun pleurera deux fois : de peur au début, et de complétude à la fin.
Les projets les plus fous peuvent parfois donner les résultats les plus fous. L'arrivée d'un train en gare de La Ciotat fut l'alpha, L'arrivée d'un Train en gare de La Ciotat 2 sera l'oméga. Parfois insoutenable, parfois trop démonstratif, mais chaque millimètre de pellicule a une raison d'exister et fait partie d'un grand tout qui se démultipliera en d'innombrables petits riens. Du jamais vu.
Nicolas []

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