Réalisé par Wim Wenders (Paris, Texas et Buena Vista Social Club) à partir de la rhétorique de l'écrivain Peter Handke, Les Ailes du Désir est une oeuvre cinématographique d'où émane une douceur envoûtante. Siégeant dans le Berlin des années 80 déchiré par le mur de la honte, mélangeant harmonieusement les langues allemande, française ou anglaise, c'est un joli conte qui nous est remis entre les mains. Une histoire d'Ange tombant amoureux des modestes et envieuses joies de la vie humaine.
Ciel nuageux d'où filtrent les rayons du soleil.
Oeil gigantesque qui s'ouvre sur une ville.
Berlin.
Ange perché sur la cime d'une église.
Ses grandes ailes disparaissent.
Naissance d'un désir.

La photographie de l'opérateur Henri Alekan (La Belle et la Bête de Cocteau) est élégante. Ses images sensibles caressent à jamais l'esprit lorsque ce dernier en a été le témoin. Les quelques trucages exprimant la distance entre le monde coloré des hommes et celui fait de noir et de blanc des Anges sont tout simplement délicats. L'oeil caméra suggère les déplacements aériens et gracieux de ces êtres célestes vêtus sobrement, à l'apparence humaine et aux visages rayonnant de bonté. A moins d'être un enfant attentif ou un adulte d'exception, on ne les perçoit jamais. Eux savent tout de nous. Wim Wenders capte à travers leurs seuls sens, visuel et sonore, nos habitudes sans pour autant être indiscret et les bribes de nos pensées humaines. Souvent décousues, parfois furtives mais toujours pertinentes, elles se mélangent entre elles et ronronnent d'une sonorité identique. Ainsi, la mise en scène, récompensée par le fameux prix du festival de Cannes 1987, prend le temps de se pencher sur l'humanité pour nous révéler l'intimité de son coeur au rythme des berceuses du compositeur Jürgen Knieper.
Le regard est paisible,
l'oreille, attentive
et la main posée sur l'épaule.
Ces Anges rappellent quelquefois le gardien qui mystérieusement rassure par sa présence imperceptible et accompagne avec compassion les souffrances de l'homme. Mais dans la vision de Wim Wenders, ils n'ont aucun pouvoir d'interaction, aucun accès à nos sensations caractéristiques. Ils ne peuvent qu'imaginer et ne sont là que pour être les témoins éternels du monde en marche. Au détour d'une scène belle et cruelle où l'autodestruction humaine prend au dépourvu le regard bienveillant de l'Ange Cassiel (Otto Sander), leur propre et secrète désolation se révèle tristement, au son perçant d'un cri désarmé. Cette impression mélancolique devient frappante dans l'une des magnifiques scènes de la Bibliothèque, le sanctuaire de la pensée où viennent s'abreuver les Anges : une fois abandonnée par les hommes, elle devient un endroit de l'ombre où les chérubins n'ont plus d'éclat, où leurs visages sont placides et leurs silhouettes totalement figées. Des immortels en manque de vie, ils rappellent quelques légendaires vampires.

Cette soif d'humanité, l'Ange Damiel, superbement incarné par Bruno Ganz (Hitler dans La Chute), semble être le seul de sa race immortelle à en avoir vraiment conscience. A force d'observer les hommes, de fixer leur spiritualité sur son calepin, le désir profond de goûter à l'humanité émerge peu à peu en lui. Sa rencontre cocasse et insolite avec l'américain Peter Falk, cet apparent célèbre mortel qui prête sa silhouette sympathique au lieutenant Columbo et qui, dans Les Ailes du Désir joue toutes en finesse et en bienveillance son «propre rôle», précipite son envie de se mouvoir dans le corps d'un homme. Mais il manque un signe pour que Damiel se décide à prendre cet envol. Miracle des aléas, lors d'une séquence où le miroir est métaphorique, l'Ange troublé trouve en Marion (Solveig Dommartin), jeune et jolie trapéziste française également en proie au tourment, son reflet humain. Dès lors, le désir devient réalité. Les empreintes de pas laissées dans la terre. La découverte des couleurs vives sur un mur de Berlin. Le sang rouge coulant d'une égratignure. Sentir l'air nourrir les poumons. Le corps tremblant réchauffé par le café. Le silence plaisant.
Et au-delà de ces choses simples du monde, un amour.
Celui de compter pour quelqu'un, vivre ensemble.
Ne faire qu'un avec l'autre,
être l'ensemble.
De son véritable titre Der Himmel über Berlin (Le ciel au-dessus de Berlin), ce film n'est pas qu'une histoire sur le sacrifice de l'immortalité au profit des petits bonheurs d'une courte vie sur terre. Dans le rapprochement fusionnel de deux êtres issus de deux mondes, l'allégorie projète un espoir profondément optimiste, celui de la communion d'individus séparés par les frontières sociales, politiques ou spirituelles.
Et parce que la réalisation de Wim Winders prend place dans le contexte précis de l'emblématique ville de Berlin, Les Ailes du Désir met en perspective un tournant bouleversant de l'Histoire : deux ans après la réalisation du film, en novembre 1989, le Mur sera mis à terre. Une chute qui sonne le premier pas vers la fin de la Guerre Froide et le commencement de l'union intercommunautaire. Un film présage, donc, qui prend la forme d'une fable contemporaine à la fois touchante, douce, naïve, poétique et raisonnable.
gyzmo []

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