9.5/10Le trou

/ Critique - écrit par iscarioth, le 22/05/2007
Notre verdict : 9.5/10 - Judas ! (Ecrivez votre critique)

Il est des hommes qui achèvent leur chef d'oeuvre en rendant leur dernier souffle. Jacques Becker, éminent réalisateur du cinéma français, précurseur de la Nouvelle Vague, est un bel exemple. En 1960, après avoir achevé la réalisation du Trou, Jacques Becker s'en va, laissant là au cinéma l'un des plus grands films de son histoire.

En 1960, le cinéma français change, la Nouvelle Vague explose avec A bout de souffle de Godard. Ce n'est pas à Becker que les nouveaux visages du cinéma français ont pu adresser leur accusation de sclérose et d'académisme. Avec son Trou, Becker réalise une oeuvre sans fioritures, presque excessive dans son réalisme, « le plus grand film français de tous les temps » dira Melville. L'histoire est celle de cinq hommes, emprisonnés à la Santé, dans les années d'après-guerre. Tous attendent leur jugement et tous savent qu'ils vont prendre gros. Leur solution : un trou, qu'ils doivent creuser pour retrouver leur liberté, un trou qu'ils vont creuser en équipe.

Le Trou exalte la beauté de l'effort collectif, de l'intelligence et de l'organisation du groupe. Tout au long de son film, Jacques Becker nous donne à voir deux choses. Premièrement, le tempérament et l'âme de ces cinq hommes aux caractères bien trempés, tous, chacun dans leur genre, charismatiques au possible. On observe la petite troupe discutant, échangeant, rusant, jugeant, grommelant... Et l'on s'attache très vite aux personnages. Deuxièmement, on observe avec insistance ce « trou », que l'on creuse. L'une des scènes les plus éprouvantes du film est celle où les prisonniers doivent casser la dalle et percer le sol cimenté de leur cellule, pour atteindre les galeries du dessous. Le bruit provoqué par les battements est énorme, les surveillants menacent d'entrer dans la cellule d'une minute à l'autre. Becker filme le martèlement des coups sur le sol en un long plan séquence. Pas une musique de fond, pas un autre bruit, et le suspense est au plus haut.

Le Trou, c'est aussi l'histoire d'une trahison. Une montagne d'efforts collectifs anéantis par la trahison d'un seul. Les rapports humains qui se tissent sous nos yeux sont portés par d'excellents dialogues, non dénués d'humour et des acteurs impressionnants, non professionnels. Le Trou est tiré du roman de José Giovanni. Une histoire vraie, un témoignage. L'un des compagnons de cellule de Giovanni, Jean Keraudy, dont on nous parle dans le livre, a interprété son propre rôle dans le film de Becker. On nous rapporte dans cette réalisation toutes les ruses des prisonniers pour contourner les interdictions, se jouer des gardiens et progresser dans l'évasion.


Alors que le film de Robert Bresson, Un condamné à mort s'est echappé, magnifie par la réussite l'entreprise de l'évasion, le film de Becker conclut douloureusement sur l'échec de la fraternité. On a beaucoup reproché au Trou, lors de sa sortie en salle, de faire l'apologie des criminels. C'est en fait l'homme, dans toute sa diversité et dans tous ses tords, que Becker a observé et aimé.