6/10Abandonnée

/ Critique - écrit par Lestat, le 10/06/2007
Notre verdict : 6/10 - Le silence des cochons (Ecrivez votre critique)

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Une productrice de films hérite en Russie de la maison de ses parents. Elle n'y est pas seule...

Abandonnée partait gagnant. Film fantastique espagnol, par définition débarrassé des carcans hollywoodiens et pourvu d'un sensibilité européenne qui a toujours réussi au registre, réalisateur intéressant, car précédé par trois courts métrages remarqués, influences jouissives revendiquées dès les photos d'exploitation -L'Au Delà de Fulci, mince quoi !-, tout ceci annonçait quelque chose qui nous aurait vengé de ce raz-de-marée de remakes faisandés réduisant le genre à un tiroir-caisse insipide, tout en confirmant qu'il se passe quelque chose de l'autre côté des Pyrénées. Pourtant, et même si Nacho Cerda ne semble manquer ni de talent ni de sincérité, Abandonnée n'est pas le film attendu. Et c'est ici que la subjectivité de la critique reprend ses droits, celle qui fait préférer Démons à Evil Dead (et oui) ou mettre 3,5 au dernier Tarantino (et oui). Parce qu'un film qui créé le débat sera toujours plus intéressant qu'un autre s'imposant comme une réussite ou un échec évident, Abandonnée bénéficie donc ici de la prose enthousiaste de l'ami  Riffhifi . Une fois n'est pas coutume, c'est à votre serviteur qu'il incombe de pourrir l'ambiance. Croyez-bien que cela ne se fait pas sans amertume...

En vérité, Abandonnée n'est pas un mauvais film. Il serait plutôt une sorte de bon film raté. Le résultat, supérieur au tout venant, n'en suscite pas moins une immense frustration, causée par certaines maladresses que l'on pourrait pardonner plus facilement -ce n'est qu'un premier film- si elles n'handicapaient pas le film. Il y a tout d'abord l'humilité et la jeunesse (artistique) de Nacho Cerda qui, visiblement peu confiant en la seule force de son sujet - par ailleurs audacieux et exemplaire-, joue la carte référentielle. Le Projet Blair Witch s'entrechoque avec Session 9, Amityville succède à Les Autres. Fulci est à l'honneur, les fantômes du film semblant effectivement sortir de l'Au Delà, quand un plan ne rappelle pas le final de Frayeurs. Cerda se permet même une scène gore aussi corsée que gratuite que le maître n'aurait sans doute pas renié. Plus curieux, c'est également à l'univers vidéoludique que le film semble emprunter. Lorsqu'Abandonnée n'évoque pas Silent Hill, on se plait à penser à une adaptation officieuse d'Alone in the Dark, alors qu'une scène semble faire écho à un piège vicelard du premier épisode. Habile au jeu des citations, Naco Cerda étonne néanmoins par sa volonté (inconsciente ?) à renvoyer sans-cesse le spectateur en terrain connu, là où tout, de l'héroïne quadragénaire au décor de campagne russe, incitait justement au dépaysement et à l'originalité d'une approche.

Mais le bémol le plus fâcheux du film reste un scénario prévisible au twist laborieux, dont les principaux rouages sont éventés dès les premières minutes, notamment par un prologue castrateur faisant perdre à Abandonnée tout son mystère. Si Nacho Cerda semble avoir parfaitement assimilé les mécanismes du film de frousse, privilégiant une certaine lenteur par rapport aux effets chocs tout en développant une décrépitude visuelle propre à créer le malaise -un aspect qui renvoie enfin Abandonnée à ses origines hispaniques-, le manque quasi-total de surprise réduit ses belles tentatives de frissons à néant. On notera d'ailleurs que Nacho Cerda, plutôt que de s'empêtrer dans des ficelles dont le genre ancestral du film de fantôme ne peut plus souffrir, se raccroche avec davantage de succès à la mamelle de l'émotion. Et de réussir une scène vénéneuse d'amants retrouvés. C'est lorsqu'il s'attarde ainsi sur la nudité d'un corps, capte la dernière conversation de deux êtres en sursis alors qu'auteur d'eux le surnaturel se déchaîne ou encore, contemple une silhouette sur un ponton, que Nacho Cerda prouve quel metteur en scène il est. A l'inverse, quelques passages remuants rendus illisibles par une caméra tremblotante montrent que le réalisateur a encore du chemin à faire, si ce n'est pour acquérir davantage de maîtrise (quelques fondus-enchaînés incongrus sont également à déplorer), en tout cas pour retrouver une confiance en soi qui lui sera salutaire. Car Nacho Cerda a des obsessions, a un univers, a un style. Ne lui manque qu'une liberté intérieure, bien présente semble-t-il sur ses courts mais perdue sur ce long, qui lui permettra de faire des films vraiment atypiques et aptes à en faire un grand nom du fantastique (ce dont il a le potentiel). Quand à Abandonnée...disons qu'il faut bien commencer par quelque chose.