1887. Dans l'Angleterre de la reine Victoria et de Jack l'Eventreur, un jeune médecin préférant l'écriture, Arthur Conan Doyle, offre un nouveau héros à la littérature policière : un gentleman détective excentrique, féru de science et de psychologie. Durant toute sa carrière, il n'aura de cesse d'opposer au crime son infaillible sens de l'observation, de l'analyse et de la déduction. Seulement, Sherlock Holmes avait-il une vie privée ? Ni mariage ni paternité ne sont évoqués dans ses aventures. On sait bien peu de choses de son enfance et de son adolescence. Le détective évoque simplement l'existence d'un frère dénommé Mycroft, de sept ans son aîné. Son attitude face aux femmes est pour le moins troublante. Il n'a aucune confiance en elles mais se montre toujours le plus courtois. Il ne peut évoquer une affaire de coeur sans un sourire au coin des lèvres. D'ailleurs, il affirme haut et fort n'avoir jamais aimé. Il dit n'utiliser que sa tête, mais sa manière d'être à l'égard de certaines femmes est parfois confuse. Autant dire que lorsque le réalisateur de Certains l'aiment chaud et Boulevard du Crépuscule s'attaque à la vie intime du personnage, il n'opte pas pour l'angle de vue le plus aisé.
Une jeune femme est déposée à l'appartement de Sherlock Holmes et du Docteur Watson. Elle vient d'être sauvée des eaux de la Tamise par un chauffeur de taxi. Elle ne parvient à se souvenir de ce qui lui est arrivé. Pour lui faire retrouver la mémoire, les célèbres colocataires londoniens vont être entraînés dans une enquête abracadabrantesque, où ils croiseront tour à tour Mycroft Holmes, le frère aîné de Sherlock, la reine Victoria et même le monstre du Loch Ness.
Dès les premières minutes, la sexualité de Holmes et sa dépendance à la drogue sont évoquées de front. On le découvre tour à tour misogyne, obsédé et prétentieux. Il se retrouve confronté à son propre mythe. Sa notoriété le dépasse. Pour ne pas décevoir ses admirateurs, il se doit d'être conforme au récit de ses aventures ; il doit s'habiller de la même manière (costume de tweed et casquette à double pans, communément appelée "deerstalker") ; il redoute le moment où les gens découvriront qu'il est en réalité bien plus petit que dans les nouvelles du Docteur Watson... Dès les premières séquences, Billy Wilder minimise le mythe Sherlock Holmes et concentre son attention sur l'homme qui se dissimule sous son large manteau. Les scénaristes du film ont accentué les défauts du personnage et lui ont inventé une vie sentimentale, tout en respectant à la lettre les récits de Conan Doyle (le film fourmille de références à d'anciennes aventures). Et pas à pas, l'alliance Watson / Mycroft parvient à lever le voile sur la face cachée du détective : sa vie privée !
Outre cette désacralisation du personnage de Sherlock Holmes, le film repose également sur une intrigue policière de tout premier ordre. Les rebondissements ne manquent pas. Les "guest stars" non plus. Le suspense est savamment dosé. Le mystère reste entier jusqu'aux tous derniers instants du film. Bien que cette aventure soit totalement inédite, elle n'est étrangère à l'univers de Conan Doyle (le film n'est pas une adaptation au sens propre, mais simplement inspiré de ses personnages). Le charme victorien est parfaitement retranscrit. A la fois conscient de ses capacités intellectuelles et de ses faiblesses d'homme, Sherlock Holmes se montre toujours aussi perspicace dans l'adversité. Watson se révèle un excellent équipier. Le récit est truffé d'humour et d'inventions toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Il n'est pas non plus exempt de passages plus mélancoliques, pouvant compter sur les violons de Miklós Rózsa.
Durant sa longue carrière, le détective a bien évidemment connu des échecs. Ses erreurs se produisent, dit-il, plus souvent que ne le penseraient ses lecteurs, ce qui porte à croire que le Docteur Watson en aurait passé certaines sous silence. Le film rétablit cette vérité. Il s'attarde sur les faiblesses de son personnage principal. Mais ce que Sherlock Holmes perd en assurance, il le gagne à coup sûr en humanité. Le premier montage de La Vie Privée de Sherlock Holmes dépassait les trois heures de projection. Billy Wilder souhaitait faire de ce film une oeuvre phare dans sa filmographie. Malheureusement, la version finale ne dure guère plus de deux heures et ne compte plus que deux intrigues au lieu de quatre (il semblerait d'ailleurs que les scènes coupées soient perdues à tout jamais). Le film n'en demeure pas une formidable réussite d'artiste, qui apporte sa contribution de façon très originale à la légende de Sherlock Holmes.
Filipe []

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