Nous sommes à Varsovie, en 1939. Une troupe de théâtre répète la pièce Gestapo. La célèbre police politique y est tournée en ridicule. Joseph et Maria Tura en sont les grandes vedettes. Mais pour l'heure, ils incarnent sur scène deux des principaux rôles de Hamlet, la célèbre pièce de William Shakespeare. Bien que très amoureuse de son mari, Maria se laisse volontiers courtiser par le lieutenant Sobinski. Ainsi, elle le reçoit chaque soir dans sa loge, au moment même où Joseph se lance dans le grand monologue d'Hamlet : "To be or not to be ; That is the question...". Entre temps, la guerre éclate. Sobinski est envoyé à Londres d'où il essaye de faire parvenir un message à Maria par l'intermédiaire du professeur Siletzky. Ce dernier s'avère être un espion à la solde des nazis, s'apprêtant à transmettre d'importants documents à la Gestapo. La troupe d'acteurs, en exil en Angleterre, s'engage alors dans la résistance.
Si To be or not to be traite d'un sujet éminemment grave, son auteur opte pour la parodie et la dérision pour combattre à sa manière l'idéologie nazie. Cette oeuvre pour le moins engagée dénonce la brutalité du régime hitlérien et la sauvagerie avec laquelle son instigateur tenta de perpétuer ses idéaux hors des frontières de son pays. Le film n'hésite pas pour cela à faire référence aux camps de concentration et aux exécutions sommaires perpétrées par les hommes du Reich. Elle n'hésite pas non plus à tourner en ridicule ses plus hauts dignitaires : sous la houlette d'Ernst Lubitsch, les hommes de la Gestapo sont de grossières marionnettes, craignant à chaque instant d'être rendues responsables de la moindre négligence, susceptible de provoquer la fureur de leurs dirigeants. Ainsi, les toutes premières séquences du film, mettant en scène cette fameuse troupe de théâtre parodiant les membres de la police politique, sont absolument irrésistibles. Citons le metteur en scène, s'adressant à celui qui interprète Hitler : "Ce n'est pas convaincant. Ce n'est qu'un type avec une moustache !". Et le maquilleur de répondre : "Comme Hitler !". Cet humour omniprésent, qui condamne l'absurdité des théories et des pratiques hitlériennes, n'est pas sans rappeler la démarche entreprise deux ans auparavant par Charles Chaplin via son célèbre Dictateur. Les deux films ont cette même approche, qui consiste à faire du rire leur principal vecteur de communication. Ici, on ne résiste pas aux déboires du ménage des Tura. Le gag récurrent de la tirade "To be or not to be...", qui permet à Sobinski de quitter l'assistance et de rejoindre Maria dans sa loge, est proprement désopilant. L'excellente prestation du comédien Jack Benny dans le rôle de Joseph Tura y est pour beaucoup : lui qui en une fraction de secondes est amené à se poser des questions sur ses aptitudes en tant qu'acteur et en tant qu'époux... Le scénario du film prévoit des rebondissements en pagaille. Chaque quiproquo est un nouveau prétexte à rire ou à sourire. Les dialogues du film fourmillent de non-dits et de sous-entendus.
Les principaux acteurs du film incarnant des acteurs de théâtre à l'écran, l'impression de visualiser un film dans le film est une vraie constante. Traquenards, déguisements, insinuations, amalgames et dénonciations sont autant d'ingrédients essentiels pour la mise sur pied d'une bonne pièce de théâtre. Dans cette optique, un soin tout particulier a été apporté à la mise en scène et aux enchaînements. Le film d'Ernst Lubitsch repose sur un autre gag à répétition, qui met à nouveau en scène le narcissique Joseph Tura : une fois déguisé en homme de main de la Gestapo, il ne peut s'empêcher de demander à tous ses interlocuteurs s'ils connaissent "le grand acteur Joseph Tura" ; à cette question, tous répondent invariablement par la négative ; jusqu'au chef de la police du parti nazi qui, l'ayant vu jouer dans Hamlet avant que la guerre n'éclate, ajoute : "Il massacrait Shakespeare, comme nous, la Pologne !". Par cette situation comique, Ernst Lubitsch transforme son film en une formidable satire du métier d'acteur et de l'orgueil qui lui est parfois prêté. A l'écran, le personnage de Joseph Tura est une source inépuisable de bonheur. Face à Ehrhardt, haut responsable de la Gestapo, il s'essaye aux plaisanteries les plus diverses : "Je tiens la clé, je n'ai qu'à trouver la serrure. C'est mieux que l'inverse, non ?" Sa caméra s'intéresse aussi bien aux vedettes qu'aux artistes de seconde zone, qui aimeraient eux aussi devenir célèbres. Cette dernière catégorie trouve un parfait représentant en la personne de Geenberg.
Enfin, To be or not to be peut également être assimilé à un ancêtre de film d'espionnage, au rythme effréné et au suspense haletant. Les acteurs se démènent et on ne manque rien de leurs discussions. Que l'on évoque la séquence de l'invasion de la Pologne et de ses conséquences sur la population locale, commentée de façon très solennelle, ou les manoeuvres entreprises par la résistance pour déjouer les plans de la Gestapo, on ne peut raisonnablement qualifier ce film de "simple comédie". To be or not to be occupe une place privilégiée dans l'Histoire du cinéma, qu'il n'y a pas lieu de remettre en cause.
To be or not to be est une production indépendante à mettre à l'actif d'Ernst Lubitsch, mais également d'Alexander Korda. Même si l'oeuvre est généralement jugée moins dense, moins ambitieuse ou moins sentimentale que le Dictateur, ses créateurs ont le mérite de s'être attaqués de plein front à l'idéologie nazie, en faisant ouvertement référence aux camps de concentration, aux violences perpétrées en Pologne et en prononçant le nom d'Hitler à tout bout de champ. Le film dénonce la cruauté et l'injustice perpétrées par ses hommes de mains. Outre cette prise de position évidente, Lubitsch et Korda se permettent une incursion dans le monde des acteurs, se moquant ouvertement de leur vanité. Il les implique dans une série d'aventures rocambolesques, dont ils ne maîtrisent pas les paramètres : lorsque Joseph Tura découvre que sa femme fréquente un autre homme en son absence, il ne dispose d'aucun dialogue pré écrit à portée de main. Riche en doubles sens et en réflexions éparses, le film mêle de façon très adroite le sérieux à l'ironie, le drame à la légèreté. La déstabilisation du public à sa sortie s'explique peut-être le désastre de Pearl Harbor, survenu peu de temps avant ses premières programmations. La mort de son héroïne Carole Lombard à cinq jours de l'avant-première justifie peut-être aussi en partie l'accueil mitigé qui lui a été rendu. L'icône formait avec Clark Gable l'un des couples les plus en vue de l'époque. La foule n'était peut-être pas d'humeur à se laisser aller, tout simplement. Seulement, ces éléments n'empiètent en rien sur la qualité intrinsèque de ce chef d'oeuvre d'humour noir et de mise en scène, qui au fil des ans est devenu une référence en terme de cinéma engagé.
"Ce sont les Nazis et leur idéologie ridicule dont j'ai voulu faire la satire dans ce film. De même avec l'attitude des acteurs qui demeurent toujours des acteurs, indifférents à la possible dangerosité de la situation, ce que je crois être une fidèle observation. On peut discuter de savoir si la tragédie de la Pologne peinte de façon réaliste dans To be or not to be peut être empreinte de satire. Je crois que oui, ainsi que le public que j'ai observé pendant une projection de To be or not to be, mais ceci est matière à débat et chacun a droit à son point de vue, mais on est loin du réalisateur berlinois trouvant plaisir au bombardement de Varsovie." (Ernst Lubitsch).
Filipe []

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