David Cronenberg, réalisateur canadien, a souvent confronté dans ses films un rapport charnel et psychologique entre l'Homme avec "quelque chose" d'autre.
Dans Videodrome, les personnages s'enferment dans un monde vidéo en fusionnant avec d'étranges appareils.
Dans La Mouche, Jeff Goldblum se métamorphosait peu à peu en un "homme-mouche", répugnant et monstrueux. Mais son évolution n'était pas seulement physique: le point fort de ce film étant aussi la transformation psychologique du personnage, passant tour à tour d'humain à surhomme, pour finir mouche, c'est à dire redescendre au plus bas. On pourrait interpréter ce film comme un avertissement aux scientifiques : l'homme étant naturellement violent, essayer de le rendre plus fort ne pourrait que créer une "des-évolution".
Dans Crash, son film le plus abouti (jusqu'à présent) et aussi le plus controversé, Cronenberg déplace les codes du "film pornographique" dans le cinéma classique. Les scènes sont une succession d'accidents de voitures et/ou de scènes d'actes sexuels. Aucun gros plan, que du subjectif, mais le choc violent des voitures, la pénétration de l'acier et du corps n'ont de cesse de nous ramener à des actes physiques. Les corps pénètrent des corps, les voitures pénètrent des voitures, les corps pénètrent des voitures. Tout est affaire de jouissance et de mort, voire des deux : associer "la jouissance de mourir". Un film qui est beaucoup plus qu'un constat de la violence du sexe et des accidents, c'est "une fascination". Cronenberg, en s'accaparant les codes du "porno" dans le cinéma instaure ce que le "porno" ne pourra jamais montrer : le trouble, et c'est en cela qu'on reconnaît la touche Cronenberg.
Dans eXistenZ, les Hommes jouent à un jeu vidéo virtuel via des "Pods", petits appareils organiques que l'on branche physiquement sur sa colonne vertébrale. Encore de la pénétration me direz-vous ! Non, dans ce film Cronenberg joue à troubler le spectateur sur la notion de réel/virtuel, tout en abordant son thème fétiche : la fusion de l'Homme avec "quelque chose". Ici les Hommes fusionnent avec le virtuel, le rêve, la tromperie, le faux.
Il faut tout de même avouer qu'en voulant perdre le spectateur, Cronenberg a eu tendance à se perdre tout seul. Spider est-il un nouveau film de Cronenberg ou le film d'un Cronenberg "nouveau" ?
Le film débute sur une série d'images magnifiquement retouchées. On peut y voir défiler sous nos yeux des tâches de rouilles sur du métal, de l'huile sur du sol, des moisissures sur les murs, tout en créant un effet du "test de Rorschach" (les fameuses taches d'encre symétriques où, suivant les personnes, on y voit des choses différentes). Dès le début, Cronenberg nous entraîne dans un monde psychologique, où tout est interprétation, tout est retour aux souvenirs, à l'enfance, au commencement, à la source (la première scène réelle du film étant l'arrivé d'un train en gare, ce qui fait référence au premier film des frères Lumières : l'origine du cinéma).
"Spider" vient de passer une vingtaine d'années dans un asile psychiatrique. Il revient à Londres, dans le quartier de son enfance, pour y rejoindre un centre de post-cure. La première partie du film est la découverte de cet étrange personnage, "Spider", passant son temps à marmonner, à ne pas bouger ou très peu, à ramasser des objets et bouts de ficelle qu'il trouve sur le sol. On se sent étranger à cet homme, on peut le trouver fou, répugnant ou fascinant (comme dans La Mouche).
Peu à peu le personnage se découvre: il sort un petit carnet rempli de notes calligraphiées d'une manière passionnée et illisible. On intègre la seconde partie du film : Spider se remémore son enfance, dans la maison familiale. Son père est un être violent qui ne prête aucune attention à lui, sa mère est une très belle femme douce qui reconnaît en son fils quelqu'un d'habile et d'imaginatif. Son surnom "Spider", vient du fait qu'il "tisse des toiles" dans sa chambre en tendant des ficelles sur les murs, et qu'il n'a de cesse de jouer avec des ficelles qu'il noue dans ses mains. "Spider" enquête sur son propre passé, sur son traumatisme : l'assassinat de sa mère par son père alcoolique amoureux d'une femme de bonne chair, vulgaire et ingrate. En revenant sur les lieux de ses souvenirs, par un jeu de flash-back, "Spider" se retrouve spectateur de ses scènes d'enfances, sans que personne ne le voie. Ce personnage que l'on trouve fou nous apparaît peu à peu comme quelqu'un de bien. On s'y attache de plus en plus, on éprouve de grande satisfaction au fur et à mesure de son enquête, on ressent la même excitation que lui. Le film va de surprise en surprise, et l'on se retrouve complètement empêtré dans les toiles mentales que se tisse "Spider": on se sent seul et abandonné dans l'incompréhension, exactement ce que Spider a ressenti lui aussi.
Cronenberg nous présente ici son meilleur film. Sans abandonner ses thèmes fétiches, il les contourne pour mieux nous entraîner dans la tête du personnage. Ici, tout est affaire de fusion entre l'Homme et l'Homme lui-même. Nous sommes prisonniers de notre passé, de nos souvenirs, et la seule alternative est de s'en inventer un autre pour ne pas le voir. Spider est un film psychologique, schizophrénique, qui joue sur nos émotions, nos questions existentielles telles que : "pourquoi agissons-nous ainsi, ou de cette manière ?".
Spider est l'adaptation d'un roman de Patrick Mc Grath. On peut aussi retenir dans ce film la performance exceptionnelle de Ralph Fiennes dans le rôle de "Spider". Le film, malgré ses 1h38, souffre de quelques longueurs minimes, servant à montrer le calvaire de "Spider" dans la première partie du film pour vivre son quotidien. Spider reste néanmoins le nouveau film d'un Cronenberg "nouveau", à voir impérativement.

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