1958. Belgique. Un violent mouvement contestataire émane d'associations d'anciens combattants français et belges. Les Sentiers de la Gloire vient d'être projeté. Ce quatrième film du méconnu Stanley Kubrick est perçu comme une critique directe de l'armée française. Un jugement qui lui vaudra d'être interdit en Suisse et gelé de diffusion sur l'hexagone par la production du film. Presque 20 ans plus tard, la France a eu le temps de digérer la Première Guerre Mondiale et ses fautes. Stanley Kubrick est devenu un cinéaste majeur du 7ème Art. Ses sentiers de la gloire trouvent enfin leur place sur les écrans tricolores :
En plein milieu de la guerre de 14-18, les soldats français ne parviennent pas à déloger des militaires allemands repliés sur «la fourmilière». Cette position imprenable est toutefois convoitée par l'état major français qui gratifiera le général Mireau (George MacReady) d'une étoile supplémentaire s'il prend les commandes de l'assaut. Mireau décide alors d'envoyer au charbon les hommes du Colonel Dax (Kirk Douglas). L'attaque est bien entendue un fiasco. Les hommes se font laminer et rebroussent chemin. N'acceptant pas cette retraite, Mireau tente d'imposer aux artilleurs l'ordre de bombarder les positions françaises pour forcer une nouvelle offensive. Mais le responsable de la batterie refuse de passer à l'acte. De retour au camp, Mireau juge essentiel de fusiller "pour l'exemple" trois soldats pour manque de combativité devant l'ennemi. Le colonel Dax, avocat de formation, propose de défendre ses hommes lors du procès militaire...
Depuis de nombreuses années, l'esthétisme du reportage de guerre est à l'honneur dans les films de guerre. Le tremblé de la caméra et les rafales de plans furtifs simulent l'utra-réalisme et précipitent le spectateur au coeur du combat, comme s'il y était. Dans Les Sentiers de la Gloire, il faut oublier cette intention subjective devenue le grand effet "à la mode" du genre. De mémoire de bleu, je n'avais jamais vu de combats représentés comme l'a fait Stanley Kubrick. Mythique. Preuve en est l'insupportable séquence où les soldats français traversent le no man's land sous le feu des Allemands. Le son atroce des canonnades, les impacts déchirant le sol, le bruit des mitrailleuses, le sifflet criard de Dax pour motiver ses troupes sont le théâtre d'un carnage pressenti. Et Kubrick nous filme l'horreur via les longs travellings d'une caméra, douce et élégante, qui prend ses distances avec le chaos exposé. Même si ce n'est que du cinéma, la sensation de se balader tranquillement sur le champ de batailles où des hommes se font déchiqueter sous nos yeux est bien plus choquante tournée de cette façon-là.
Ces travellings, justement, parlons-en. Une des manies du stratège Stanley Kubrick, qui techniquement, les utilise à merveille pour construire une ambiance, installer un suspense, dresser une embuscade et piéger d'un "échec et mat" son spectateur. Dans Les Sentiers de la Gloire, l'emploi de l'oeil aérien n'est pas aussi froid et calculateur. La caméra ne lâche pas ses personnages, accompagne leur destin, tente de capter leur chaleur humaine. Elle y parvient sans difficulté grâce à une interprétation sublime des comédiens. Les trois soldats choisis invraisemblablement pour être exécutés sont bouleversants, chacun à leur manière. Ils abreuvent l'écran de cette humanité qui fait tant défaut à leurs supérieurs. Kirk Douglas, qui joue ici le seul défenseur, est inspiré par son personnage d'un bout à l'autre du film. Si son introduction prête un peu à sourire (comme d'habitude, le brushing irréprochable, il n'oublie pas de montrer son torse nu et musclé), le voir essayer de sauver ses hommes avec une argumentation implacable est tout simplement magnifique. Son combat contre l'entêtement stupide et écoeurant illumine avec parcimonie ces sentiers. Jusqu'à ce que Stanley Kubrick nous surprenne au détour d'une séquence finale qui atteint un degré d'émotions si élevé que la rage emmagasinée tout au long du film cède, un court instant, face à la beauté rare d'une fraternité universelle.
Les Sentiers de la Gloire se présente comme une oeuvre antimilitariste de référence. D'aucuns disent que Stanley Kubrick aurait très bien pu mettre en scène n'importe quel camp, de n'importe quelle guerre, son constat aurait été grosso modo le même : l'aberration de la guerre et des hommes qui la dirigent. Ce n'est pas faux que d'avancer cela. Cependant, le film est également une attaque contre les erreurs commises par l'armée française pendant la Première Guerre Mondiale. De là découle la puissance du film qui n'oppose pas camp français versus camp allemand (qu'on ne voit jamais) mais se focalise sur une fratrie au sein de laquelle la cruauté officie pour la gloire personnelle. Ainsi, le manichéisme primaire trouve une place de choix sur une pellicule noir et blanc accusatrice : les méchants et planqués carriéristes gradés d'un côté, les gentils et courageux fantassins de l'autre. Cette vision semble douteuse et simpliste par rapport à la croyable réalité du conflit. Il est pénible d'envisager qu'un leader français puisse retourner sa petite frustration contre ses propres hommes. Pourtant, Les Sentiers de la Gloire n'est pas qu'adapté du roman éponyme de Humphrey Cobb. Il s'inspire précisément d'une réelle "mutinerie" française et de la fusillade qui a sanctionné aveuglement derrière. Le film prend donc sa source là où ça fait mal. Mais sa portée va bien au-delà de nos généraux français qu'il incrimine et la réalisation acide de Stanley Kubrick s'adresse finalement à tous les dirigeants militaires fautifs du monde.
Le regard que Stanley Kubrick pose sur les hommes reste virulent et sans compromis, à l'image de sa filmographie, artillerie lourde obsédée par la guerre, de Fear and Desire à Full Metal Jacket, en passant par l'éclatant Dr Folamour.
Les Sentiers de la Gloire ravitaille cette pensée pessimiste, fidèle à l'esprit de son réalisateur, et n'introduit aucun message salutaire dans l'état de fait absurde qui nous est montré. La caméra enregistre l'image d'une hiérarchie militaire alarmante et insensée qui sacrifie ses propres hommes pour soulager la défaite. Pour certain, ceci n'est qu'une caricature excessive. Pour d'autre, un hurlement désarmé de révolte contre l'injustice. Pour beaucoup, ces sentiers sont les méandres sinistres d'une oeuvre immuable qui confronte l'homme à sa profonde misère humaine bavant sur son caprice de gloire.
gyzmo []

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