Avec les années 70, la filmographie confortable de Mario Bava, tournant jusque là un film par an, connaît une sorte de tassement, néanmoins marqué par deux oeuvres majeures dans sa carrière. L'une, en 1971, est la Baie Sanglante, film déstructuré, construit sur le principe de la réaction en chaîne, où les morts s'empilent au bord d'un lac brumeux. Un film, qui par son approche du gore et son érotisme à l'emporte-pièce, annonce par bien des points ce que sera le slasher américain tendance Vendredi 13. L'autre est Lisa et le Diable en 72, qui reste sans doute le film le plus personnel de Bava. Mario Bava était un constructeur de concepts, des concepts qu'il s'est parfois appliqué à détruire comme pour pouvoir sereinement passer à autre chose. La Baie Sanglante est ainsi, dans l'oeuvre de Bava, l'évolution ultime du giallo tel que le réalisateur l'a initié. Tout comme Baron Vampire en 72 également, fascinant exercice de style aux images aussi superbes qu'incongrues, où Bava, sourire en coin, tourne sa page du fantastique gothique. Avec Lisa et le Diable, il quitte -provisoirement- le commerce pour adapter une histoire de son propre père. L'occasion pour Mario de rendre hommage non seulement à son géniteur, mais aussi à l'homme qui lui a donné le goût du cinéma. Manque de chance, Lisa et le Diable, trop déconcertant, trop nébuleux, sera un flop énorme, au point que son producteur et ami, Alfredo Leone, le convaincra plus tard de caviarder ce si beau film de scènes de possession, afin de tenter une ressortie surfant sur le succès de l'Exorciste de Friedkin. Le monstre a deux têtes qui en résultera se nomme La Maison de l'Exorcisme : désespérément explicatif, flanqué d'impayables scènes où Elke Sommer gesticule dans tous les sens en vomissant vert, c'est un incroyable nanar qui causera par ailleurs une brouille entre les deux hommes pour une sombre histoire de générique -Bava ayant demandé de ne pas être crédité en réalisateur, avant de changer d'avis-.
Bava avait beau être lui-même sous influence -son premier giallo ne s'appelait-il pas La Fille qui en savait trop ?-, son oeuvre n'en est pas moins devenue séminale. Argento y a largement puisé et Lisa et le Diable en est une preuve. Si les jeux de couleurs habituels de Bava ont un petit quelque chose annonçant Suspiria, on trouve surtout dans Lisa et le Diable un plan qui sera littéralement copié-collé dans Les Frissons de l'Angoisse. Lorsque que l'on connaît les capacités de recyclage des cinéastes italiens de l'époque, le tour de force de Lisa et le Diable est pourtant de n'avoir rien inspiré. Oeuvre quasi-unique en son genre si l'on excepte Une Vierge chez les Morts Vivants de Jess Franco, autre film personnel chouchouté par son auteur, Lisa et le Diable est un voyage onirique dans les tréfonds d'une malédiction, à laquelle sera confrontée une jeune voyageuse que le destin a poussé à la rencontre du diable en personne. Une mauvaise fréquentation qui entraînera Lisa aux frontières du monde rationnel, là où les hommes ne sont que des marionnettes manipulées par un démon goguenard, depuis un lieu hors du temps où des âmes en peine pratiquent le meurtre et la luxure dans l'attente de leur libération. Macabre, labyrinthique, d'une beauté rarement égalée, Lisa et le Diable est le cri d'amour de Bava a un registre qu'il n'a lui-même que trop peu exploré : le pur fantastique. Celui qui prend son temps, qui en dit le moins possible et n'en fini plus de lancer de nouvelles énigmes. La réalité bascule d'entrée de jeu, à mesure que Lisa se perd dans les rues désertes de Tolède. Il n'y aura pour ainsi dire plus aucun retour à la normale, Bava nous enferme dans son cauchemar et laisse son diable jouer les chefs d'orchestre. Suave, distingué, charmeur, Telly Savalas campe à ce titre un prince des ténèbres magnifique, veillant à ce que rien ne trouble le jeu dont il semble être le seul à détenir les règles.
La forme suit le fond, angles inquiétants et éclairages baroques s'associent à la poésie nécrophile de cette étrange histoire. Rarement le travail visuel de Bava n'aura été aussi pertinent. C'est dans ces instants là que Bava atteignaient l'alchimie de ses chefs d'oeuvre que sont Le Masque du Démon et Une Hache pour la Lune de Miel. Il va sans dire que Lisa et le Diable en est un autre.
Lestat []

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