« Ceci est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance. La scène qui le troubla par sa violence, et dont il ne devait comprendre que beaucoup plus tard la signification, eut lieu sur la grande Jetée d'Orly quelques années avant le début de la Troisième Guerre Mondiale » annonce le narrateur d'une voix monocorde. Plongé dans le noir, ponctué par un silence angoissant, le spectateur décrypte les phrases gravées froidement par la machine à écrire. Par ses mots, et sa manière de vous aborder, La Jetée noue dès les premières secondes votre gorge pour vous aspirer dans un univers chaotique et onirique, qui inspira de grands réalisateurs tel que Terry Gilliam avec sa fameuse Armée des 12 singes pour ne citer que lui.
Réfugiée dans les souterrains d'un Paris meurtri par les bombardements, l'espèce humaine ne pouvant fuir de ses actes est condamnée à disparaître. Cependant, un ultime espoir est encore possible : celui de voyager dans le temps pour requérir l'aide des autres générations. Dans le cadre de leurs recherches, des scientifiques expérimentent des tests sur des cobayes humains capables de se focaliser sur une image précise du passé. Après une succession d'échecs, un homme accomplit cet exploit en retrouvant parmi ses songes la présence apaisante d'une femme prisonnière du Temps de Paix.
Malgré une narration futuriste, La Jetée constitue un parfait témoignage de son époque et de l'atmosphère qui s'y dégageait alors. Projeté dans les salles en 1962, le monde est engrené dans la Guerre Froide. Les relations entre Washington et Moscou sont des plus tendues. La peur d'un conflit nucléaire plane dans tous les esprits. Un conflit sans doute de trop, qui annoncerait le déclin de notre civilisation à travers l'occupation d'une force malveillante. Le parallélisme peut ainsi être facilement transposé dans l'œuvre de Chris Marker, cet écrivain aux multiples casquettes artistiques ayant signé, entre autre, un documentaire sur Akira Kurosawa.
Comment ne pas ressentir cette corrélation des événements réels et fictifs à travers les protagonistes ? Des hommes sans passions, vêtus de noir, cachés derrière leurs lunettes, épiant les faits et gestes de leurs victimes jusque dans les rêves, rappellent sans retenue les actions secrètes de la Stasi sur la population civile de cette époque. Leur sauvagerie intransigeante et discrète nous met face aux réalités de l'ère soviétique tout en conservant les cicatrices de la Seconde Guerre Mondiale. Même si la radicalité du moyen-métrage peut se ressentir de par sa fin spinozienne, l'auteur crie sa soif liberté et d'amour à travers son personnage principal rappelant à s'y méprendre la philosophie des Alliés.
La mise en scène de Chris Marker renforce également cette atmosphère jadis palpable. Œil affuté, l'homme a choisi de conter son histoire à travers la fixité de l'image. Le roman-photo joue alors un rôle à double tranchant. Trusté par l'expression de ces visages perdus dans ces décors sinistre, Marker transporte radicalement le spectateur dans un monde à la sordidité pudique et ses chuchotements. Les décors sobres renforcent leurs puissances de par le jeu des lumières. A l'opposé, Le Temps de Paix revêt des tons plus doux et clairs, nous faisant voyager dans un monde disparu et aux douceurs éteintes. L'effet se fait ressentir dès lors que le prisonnier commence à entre-apercevoir ces premiers instants de bonheur. Nous l'accompagnons dans sa torture physique jusqu'à ce qu'il atteigne cet autre univers, loin des couloirs étroits et des souffrances quotidiennes infligées. Les clichés saissisent le mouvement. L'impression atteint son paroxysme lorsque le metteur en scène accumule les images sur la femme endormie, pour enfin le ponctuer par quelques secondes de pellicules. Le Passé prend vie! Il respire et s'illumine, loin de la réalité présente, où tout n'est que mort et destruction.
Le fil narratif de La Jetée peut également être salué. Chris Marker a scrupuleusement étudié tous les éléments pour en ressortir une intrigue logique et sans défauts. Jamais un détail ne vient décrédibiliser la crudité de l'histoire. A la fois réaliste mais rêveur, l'auteur jongle aisément entre ces deux univers. A travers son procédé, La Jetée nous inculque ainsi une cruelle mais merveilleuse leçon de vie : celle de pouvoir se permettre d'accomplir ses rêves au-delà de la factualité de notre destinée.
Bonne séance.
Amiral []

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