Peter Winter, un dangereux schizophrène, s'est enfui de son hôpital psychiatrique pour retrouver la fille dont on vient de lui retirer la garde. Torturé par de terrifiantes hallucinations, il sombre peu à peu dans une violence destructrice, s'infligeant les pires sévices physiques... A quelques kilomètres de là, un inspecteur du FBI se lance sur les traces d'un mystérieux serial killer dont les victimes, des fillettes, sont retrouvées une à une sauvagement mutilées.
Chaque séquence de ce Clean, Shaven est d'une simplicité à vous couper le souffle. Le sujet du film n'arrange rien à l'affaire, me direz-vous, puisqu'il lui a valu d'être interdit en salles aux moins de seize ans. Lodge H. Kerrigan, qui n'en est plus à son premier coup d'essai, nous invite à vivre une expérience pour le moins déconcertante : nous glisser, le temps d'un film, dans la peau d'un schizophrène, afin d'observer ses attitudes et de deviner ses pensées, tout en cherchant à comprendre ce qui motive chacun de ses faits et gestes. Ceci en tentant d'y entrevoir un semblant d'humanité. Les premières images concoctées par Sir Kerrigan sont à tomber. Les plans en extérieur sont d'une telle transparence, les paysages d'une telle austérité. Les personnages semblent aussi distants de nous qu'ils le sont les uns des autres au sein du long-métrage.
Chaque spectateur interprétera les visions névrosées de ce Peter Winter avec les moyens dont il dispose. Sa perception des choses est si unilatérale ! Il n'a qu'une idée en tête. Son visage ne donne plus libre cours à la moindre émotion. Un homme sans visage. Quelle serait votre réaction face à une telle abomination ? Un être humain privé de son moyen d'expression le plus rudimentaire ? Et que dire lorsque ce corps, qui vous fait face, n'est plus qu'une pâle représentation de la souffrance qu'il endure au quotidien ? Et pourtant, l'objectif de Kerrigan rend cet être si émouvant. De la façon dont il verse le sucre dans son café, à la confrontation silencieuse qui l'oppose à sa génitrice. A sa volonté de mettre de l'ordre dans ses souvenirs et de retrouver les pièces manquantes...
Clean, Shaven ne laisse que bien peu d'espace aux "à priori". Certains n'y verront là qu'une ficelle de plus d'un thriller pour le moins haletant : une course poursuite au suspense sans faille entre un hors-la-loi et un homme de loi. D'autres prendront en considération la réflexion orchestrée autour de la Maladie : de nombreuses questions afflueront aussitôt, quant à ce schizophrène et à la manière dont il interfère avec son environnement. En quoi le système de pensée de Peter Winter serait-il si défaillant ? Pour quelles raisons ? Quelqu'un peut-il raisonnablement être tenu pour responsable de son état mental ? Lui-même peut-il raisonnablement être qualifié de responsable ? Dans notre société, sur quels critères a-t-on pris l'habitude de juger les personnes de sa catégorie ? Quels moyens sont actuellement mis en oeuvre pour l'amélioration de leurs conditions de vie ? Se sont-ils réellement avérés suffisants jusqu'à présent ? Si la situation de ce malade est si précaire et désordonnée, pourquoi subsiste-t-il au fond de lui-même cette volonté insatiable de retrouver celle qui constitue sa seule descendance ?
Tout comme l'on découvre la perception qu'a le malade de notre monde, l'on discerne également celle qu'entretient son entourage vis-à-vis de lui, entendez l'opinion et le comportement de personnes soi-disant "ordinaires" à son égard. Il est évidemment plus facile de s'identifier à ceux qui partagent nos angoisses au quotidien, ceux qui ne s'arrachent pas les cheveux (au sens propre du terme) pour un oui ou pour un non. Puis vient l'instant où l'on prend conscience que ces gens-là sont victimes d'on ne sait quelle autre pathologie : la mère de Peter et l'homme de loi ne semblent pas plus "humains" qu'un autre, à vrai dire. La première ne mesure plus la portée de ses actes ou de ses non actes et n'est visiblement plus à la hauteur des responsabilités qu'elle s'est elle-même attribuée. Quant aux méthodes d'investigation du détective (qui, soit dit en passant, s'identifie peu à peu au schizophrène tout au long du film), elles laissent franchement à désirer. Tout porte à croire que les plus atteints ne sont pas toujours ceux que l'on pressent, lorsque l'on se contente des apparences.
Voici donc le genre de film, qui ne peut laisser quiconque indifférent. Logique, puisqu'à film extrême, réactions extrêmes. Outre sa réalisation glaciale et la performance de son trio d'acteurs, toute cette tristesse qui émane de ce film est absolument terrifiante. La révolte du scénariste, Lodge H. Kerrigan, à l'encontre de cette incapacité généralisée vis-à-vis de l'univers des malades s'y lit implicitement (en particulier lors de certaines scènes, qui déclenchent irrémédiablement quelques belles montées d'adrénaline). Il distille toute sa rage sans aucune vergogne, en se jouant à chaque instant des limites entre normalité et folie. Le malaise est permanent. Clean, Shaven illustre un certain aspect de l'homme, dont il ne saurait se targuer outre mesure. Aujourd'hui, l'optimisme n'est-il pas une nécessité pour tenter de préserver sa santé mentale ? L'Homme se doit de disposer de tels films, levant le voile sur le Déplorable. Les gens ne comprendront et ne saisiront que ce qui fait leur affaire, mais qu'importe. Le final est à l'image de l'ensemble : bouleversant.
Une initiative pour le moins courageuse.
Filipe []

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