Où s'arrête l'objectivité et où commence la masturbation intellectuelle ? Il y a une race de films, une parmi tant d'autre, qui force à se poser cette question. Les OVNIS. Ces sortes franc-tireurs solitaires, qui ne semblent ne s'apparenter à rien et qui surgissent soudain dans une filmographie qu'on pensait jusqu'alors avoir cerné. The Card Player en fait partie, un bel OVNI tout rond, tout grisâtre, dix-huitième film de Dario Argento débarqué d'on ne sais où, si différent de ce à quoi le réalisateur nous avait habitué. Diffère-t-il en bien ou en mal ? C'est bien là tout le coeur du problème. Pour arriver à cerner l'OVNI, il faut parfois remonter à la source, souvent le réalisateur lui-même. Direction le DVD, puisque l'auteur de Suspiria n'a plus les honneurs des salles. Peine perdu, le ridicule making-of ne nous montrera qu'un Dario bien fatigué, bafouillant les rares choses de son film qui sautaient aux yeux. Il va falloir se débrouiller seul, prendre sa lanterne et son bâton de pèlerin pour tenter de décortiquer la bête, au risque d'y trouver le navet navrant tant décrié par la presse. Car oui, qu'il soit bon ou mauvais, The Card Player a au moins ça pour lui : il mérite qu'on s'y attarde.
A Rome, un homme se faisant appelé le « Card Player » joue à de macabres parties de poker virtuel avec la police. L'enjeu ? La vie d'une jeune fille. Au centre de l'affaire, l'inspecteur Anna Marie et l'antipathique John Brennan, fraîchement venu d'Angleterre, vont tenter d'arrêter l'individu...
The Card Player déconcerte, dès ses premières images. Le Sang des Innocents, précédent film d'Argento, sonnait comme un retour aux sources après la quête d'identité de son réalisateur que l'on espérait terminée. Une quête traversée de films discutables (le catastrophique Fantôme de l'Opéra) ou d'expérimentations gentiment foireuses tel l'excellent Syndrome de Stendhal, plombé par une visite virtuelle du gosier d'Asia Argento. Le Sang des Innocents, malgré un soucis de rythme, annonçait un Argento apaisé, revenant à ce qu'il savait faire de mieux : un giallo, chez lui, en Italie. Avec en prime un Max Von Sydow en ex-flic pestant contre les techniques d'investigations modernes. The Card Player balaie tout cela d'un revers de main et fait de modernité le maître mot. Dans The Card Player, les ordinateurs sont presque omniprésents, les protagonistes communiquent par SMS et quand il s'agit de se déplacer, c'est une Clio Sport flambant neuve qui remplace désormais la vieille Alpha Roméo. Par Internet, tout est possible de faire. Même tuer. Surtout tuer. Au milieu de cet océan de technologie, par définition régie par le calcul, Argento nous place l'élément perturbateur, qui presque ironiquement en est l'antithèse : le hasard. La probabilité contre le binaire. Un joueur de poker virtuel contre un armada de cyber-flics. Argento a tôt fait de mettre sa thématique en scène et jolis morceaux de suspens sont ces parties de cartes à l'issues fatales, cruellement annoncés par une musique guillerette. Tout dans The Card Player est affaire de dualité et de paradoxes, à commencer par la réalisation d'Argento lui même. The Card Player est peut être le film le plus épuré qu'ai fait le maître italien. Une réalisation documentaire, à la photographie assez peu travaillée, très quelconque, grisâtre, sans grand relief. Une manière de filmer assez impersonnelle et mécanique, finalement en cohérence avec l'univers résolument Hi-Tech du film. Et au milieu de tout cela, les bas-fonds d'une ville où se love un bar rougeoyant. Une jeune fille qui disparaît dans un dédale de rues, son rire résonnant dans la nuit. Superbe scène à la lisière du fantastique avec ses atmosphères dorées. Une schizophrénie de style, oscillant entre la grisaille et des rares jeux de couleurs malgré tout étonnement ternes. Une atmosphère étrange doublée d'un rythme feutré, achevant de faire de The Card Player un film comme désincarné, flottant pour aller on ne sait trop où.
The Card Player, bon ou mauvais ? Disons qu'il y a des défauts plus flagrants que d'autres. Une enquête routinière dont le dénouement use d'un cliché affligeant, surtout pour de l'Argento. Une musique technoïde "ploum ploum" de l'éternel Claudio Simonetti assez malvenue. Et des qualités plus flagrantes que d'autre. Des scènes nocturnes très réussies. Une thématique intéressante. Des effets spéciaux exemplaires, signés d'un autre vieux complice, le vétéran Sergio Stivaletti. Un parfum de fantastique qui parfois plane sur ce film insaisissable. The Card Player est également référentiel. Le Syndrome de Stendhal saute aux oreilles, à l'évocation du nom d'Anna Marie, nous rappelant au bon souvenir d'Anna Mani, de la brigade anti-viol. Un meurtre fluvial évoquera quand à lui Amsterdamned, fameux thriller neerlandais. On pensera aussi à l'Oiseau au Plumage de Cristal, partageant avec The Card Player une enquête se déroulant autour d'un indice sonore. L'Oiseau au Plumage de Cristal était en son temps le film de toutes les audaces. Un film exploitant un genre mort-né. Un film définitivement italien alors que la tendance était aux Etats Unis. Un film que le jeune réalisateur qu'était Argento, poussant le vice jusqu'au bout, signa de son propre nom. D'un sens, The Card Payer renoue avec cet esprit frondeur et audacieux, tel l'essai d'un réalisateur semblant se débarrasser de ses acquis pour tout remettre à plat. Au moment où j'écris ces lignes, il n'y a pourtant pas assez de matière pour faire de The Card Player autre chose qu'un film mineur dans la carrière d'Argento, dont les grandes années sont désespérément derrière lui. Au temps d'en faire une oeuvre charnière ou le petit film sans éclats, classique, mais de bonne facture et traversé de fulgurances qu'il est aujourd'hui. Une attente qui répondra également à une question autrement plus importante : artistiquement, qu'en est-il d'Argento ? Pour l'instant et comme pour tout, la réponse est à l'image du plan final de The Card Player. Tout est fini. Ou tout commence...
Lestat []

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