Ayant acquis depuis quelques années leur galon au rang des long-métrages animés « cultes », les productions du studio Ghibli émergent désormais à un rythme plus soutenu, puisqu’après le très joli Ponyo sur la falaise sorti en 2009 (et déjà très apprécié sur Krinein), c’est au tour d’Arrietty : le petit monde des chapardeurs de voir le jour sur nos écrans. Cette fois-ci, Hayao Miyazaki n’en est que le scénariste, il laisse le soin à Hiromasa Yonebayashi de le réaliser. Mais via cette histoire certes fidèle aux grandes lignes de ses précédents univers, où l’on reconnaît sa patte sans hésitation, on dénote un véritable amour du petit détail, une minutie attendrissante et poétique qui rend le film délicieusement atypique.

DR.Arrietty est une toute petite personne. Une adolescente de 14 ans dont la particularité est de ne mesurer que quelques centimètres. Elle appartient à cette espèce méconnue de créatures surnommées « chapardeurs », car ils sont amenés à subtiliser de menus objets chez les humains pour subvenir à leurs besoins quotidiens. Elle vit avec ses parents, Pod et Homily, dans une adorable chaumière miniature, située sous les fondations de la maison de famille de Sho, un garçon humain du même âge qu’Arrietty. Ce jeune homme vient tout juste d’arriver dans la demeure pour se reposer pendant une courte durée avant de subir une opération très importante. Se sentant seul et désœuvré, et alors qu’il entre-aperçoit (dubitatif) la lilliputienne dans le jardin luxuriant de la maison lors d’une de ses escapades usuelles, il tente alors désespérément d’entrer en contact avec elle. Mais ce n’est pas si simple, les chapardeurs suivent une règle théoriquement irrévocable : par sécurité, ils doivent impérativement rester cachés des humains ; le cas échéant, ils se voient dans l’obligation de trouver un nouveau logis et de tout reprendre à zéro. La curiosité et l’affection naissante entre la fillette et son compagnon « géant » auront-elles raison de cette contrainte ?

DR.Sans doute, à la lecture de ces quelques lignes de résumé, vous viennent à l’esprit plusieurs références ayant trait à des légendes ou fables figurant de toutes petites créatures vivant une existence souvent secrète et parallèle à la nôtre. Les lecteurs de ma génération, ayant été bercés par les dessins animés le mercredi après-midi, se souviendront en premier lieu des fameux Minipouss, série dont la trame est presque en tout point semblable à celle d’Arrietty (et pour cause : les deux sont inspirés du même roman de Mary Norton, The borrowers) : une amitié improbable entre un petit garçon humain et une communauté de minuscules personnes vivant derrière la grille d’aération de sa chambre. De manière plus universelle, on pense également aux Voyages de Gulliver, maintes fois mis en images et dont une nouvelle version vient tout juste de voir le jour au cinéma. Dans un registre moins fantastique mais tout aussi poétique, la série Minuscule transpose un point de vue analogue, à la différence que les tout petits yeux qui s’aventurent, médusés, au cœur de l’imprévisible jungle humaine ne sont pas ceux de lilliputiens mais ceux d’insectes.

DR.Là où Arrietty semble s’inscrire dans les canons pré-cités, le film parvient également à se distancier par le portrait juste et attachant de ses deux protagonistes, en leur donnant une raison de s’adopter l’un et l’autre. On aurait pu craindre que la maladie de Sho ne tourne le récit vers un excès de pathos, mais il n’en est rien. Elle justifie la détermination paisible qui caractérise le garçon, un peu comme ce fut le cas pour la petite héroïne de Mon Voisin Totoro. Le relation qui l’unit à Arrietty est proche de celle que partagent la fille-poisson Ponyo et le jeune Sosuke, forte et impénétrable parce qu’impossible ou presque. Quant à Arrietty, son envie de découvrir le monde, de s’émanciper et de créer de nouveaux liens la pousse rapidement à envisager d’enfreindre la première règle des chapardeurs, à ses risques et périls… mais aussi à ceux de sa famille. Délicat dilemme. Autour de ce couple principal esquissé de manière douce et pudique, se dessine une galerie de personnages secondaires tout aussi attachants, à commencer par les parents de la fillette, à la fois protecteurs et compréhensifs. Ensuite, vient Spiller, le jeune chapardeur « sauvage » qui induit la promesse d’une nouvelle vie possible au sein d’une communauté que l’on croyait en voie d’extinction. A cela s’ajoute la gouvernante, la seule figure relativement « opposante » du récit, sans que celui-ci ne devienne toutefois manichéen. Comme bien souvent chez Miyazaki, il n’y a pas vraiment de « méchant » dans Arrietty, juste certains personnages dont les actions parfois répréhensibles se justifient par leur histoire personnelle, leur passé ou leurs croyances.

DR.Graphiquement, pour peu que l’on soit sensible à la nature et à la chasse au trésor, difficile de ne pas s’émerveiller devant l’univers créé pour ce film. Toujours aussi amoureux de la nature, « l’esprit » Miyazaki se fait ressentir dans chaque plan, notamment par ces véritables tableaux qui composent le décor à la fois chez les humains et chez les chapardeurs. La verdure et les rayons de soleil omniprésents peuvent même se targuer sans honte d’imprimer un sourire au plus grincheux des spectateurs. De la gouttelette de pluie qui glisse sur le lierre et les lauriers, à la clairière ensoleillée où Sho se prélasse, ou encore l’imposant terrain d’expédition que représente la cuisine des humains aux yeux des petites créatures, en passant par l’adorable et luxuriante chambre d’Arrietty… les yeux gourmands de détails, d’anecdotes ne se reposent pour ainsi dire jamais. Chaque découverte de la protagoniste nous est dévoilée à sa hauteur. Une épingle devient rapidement une arme, le timbre est un tableau accroché sur les petits murs chatoyants, un bocal prend vite l’allure d’une prison, une feuille d’arbre fait vite office de parapluie (hommage à Totoro ?). En somme un monde aussi excitant et merveilleux que terrifiant et imprévisible lorsqu’on n’est pas plus haut que trois pommes. Si en prime on se laisse porter par une bande son d’une délicatesse et d’une fraîcheur dépaysantes, tour à tour caressante et cadencée, dont les consonances celtiques se baignent de harpe et de biniou-bras, surplombées par la voix sereine de Cécile Corbel, les 1h34 du métrage nous dévorent et nous déphasent aussi sûrement qu’une promenade champêtre.
Moins prolifique en symboles et en messages qu’un Princesse Mononoké ou un Voyage de Chihiro, et visant certainement un public large voire aussi jeune que Ponyo sur la falaise, Arrietty : le petit monde des chapardeurs n’en demeure pas moins une friandise délectable et presque exotique. Toute génération se laissera porter par cette délicate histoire d’amitié entre deux mondes que tout à la fois sépare et réunit. Un récit traditionnel qui prend appui sur son soin des détails, un univers visuel digne de ses prédécesseurs, accompagné d’une musique charmante qui berce et rythme cette aventure trépidante, donnent au film son cachet d'œuvre à la fois humble et intemporelle.
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