Quoiqu'on pense du Mel Gibson post-Passion du Christ, il faut lui reconnaître un côté jusque-boutiste assez rafraîchissant. D'ailleurs, revenons un peu sur cette fameuse Passion, qui, son sujet mis à part, annonce a bien des égards ce film démentiel qu'est Apocalypto. Et de grâce, laissons de côté les polémiques et les frasques alcoolisées du réalisateur Australien. La Passion du Christ apparaît, certes avec un peu de recul, comme le compromis presque parfait entre fresque historique tangible et imagerie mystique tirée directement du Nouveau Testament. Entre une crucifixion nous rappelant douloureusement que les supplices romains n'avaient rien d'agréables et l'emploi de la langue morte se pavanait ainsi une des représentations les plus tétanisante du Diable, devenu une créature androgyne hurlant sa colère à mesure que Jésus rend son dernier soupir. A cela s'ajoute un sens de la réalisation assez fort, abusant quelque peu des ralentis, mais transmettant parfaitement l'aspect émotionnel de l'oeuvre, tantôt effrayante -la damnation et le suicide de Judas sont dignes d'un film d'horreur de la grande époque-, tantôt touchante -Marie venant relever son fils-, sans oublier un certain goût pour le spectaculaire, comme en témoigne le final aux allures d'apocalypse. Apocalypto est fait du même bois, mêlant reconstitution plus ou moins plausible du monde Maya et codes du survival tendance Predator, le tout entrecoupé d'images dignes de visions chamanes.
Survivant d'une rafle perpétrée par des guerriers Mayas, le jeune Patte de Jaguar échappe in extremis au sort peu enviable de sacrifié au nom du Soleil. Dans sa fuite, il tue le fils du chef de la tribu. Ce dernier, bien décidé à se venger, entame aussitôt une traque à travers la jungle...
Apocalypto se divise en plusieurs parties distinctes, autant d'étapes le faisant passer de fresque historique à pur film de genre. Tout commence avec la petite peuplade de Patte de Jaguar, communauté vivant en autarcie au coeur de la jungle. Avec calme, parfois avec humour -maya ou pas, on frôle le comique de cabaret-, tout un petit monde se présente à nous, et en langue du cru, sonorités que nos oreilles modernes ont bien du mal à rattacher à quelque chose, si ce n'est peut-être aux langues des Indiens natifs. En toile de fond, le non-dit rode et l'on devine un quotidien fait d'affrontements et d'inquiétudes. La rencontre inopinée entre une poignée de chasseurs et une autre tribu sera à l'origine du premier instant de tension, alors que les regards de croisent et les gestes se calculent comme dans un western pour éviter l'irréparable. La rupture, tant du ton général que du récit en lui même, interviendra avec l'attaque-massacre de cette paisible grappe humaine par les guerriers mayas de la cité voisine. Avec ce premier accès de sauvagerie, intense moment de corps à corps renvoyant directement au cinéma épique, Apocalypto bascule et, alors que les survivants convergent vers la mégapole des assaillants au cours d'une pénible marche forcée, n'aura de cesse d'entrer dans la fiction la plus viscérale. La nature, si amicale, devient inhospitalière, hantée par les mauvais esprits qu'annoncent une petite fille devenant pythie de mauvais augure. Comme pour suivre cet axe fantastique, la peinture de l'ennemi quitte également les rivages du réalisme pour adopter une approche ramenant presque à l'Heroic Fantasy ou au film de cannibale -on remarquera d'ailleurs l'approche naturaliste de la réalisation, permettant quelques plans qu'on croirait échappé d'un Deodato-. Vivants dans une propreté toute relative et s'exprimant par borborygmes, les Mayas, selon Mel Gibson, sont ainsi des brutes rendues à moitié folles par un culte sanglant, perpétré par des prêtres en transe qui pratiquent la tuerie à la chaîne pour s'attirer les bonnes grâces du dieu Kukulkan. On pourra toujours dire que l'on ne connaît réellement des Mayas que ce qu'ils -ou les Espagnols- ont bien voulu nous laisser, toujours est-il que Gibson, à l'exception de quelques plans d'architecture à la beauté fulgurante, privilégie les aspects les moins reluisants de ce peuple pour créer l'entité malveillante nécessaire à son récit, il est vrai bien plus proche des hommes-sauvages d'Absolom 2022 que des bâtisseurs de Tikal. Arrive enfin la fuite de Patte de Jaguar, apothéose du film qui devient une course-poursuite haletante, furieuse, presque muette. Un morceau de bravoure, une chasse barbare aux réminiscences animales, où Patte de Jaguar redevient bête pour faire valoir son droit de vivre sur ses terres, un droit qu'il tient de ses ancêtres et entend bien transmettre à sa descendance. Moment de cinéma dantesque, prise de conscience brutale d'un monde qui change où la beauté d'un accouchement contraste des crânes fendus au nom de la liberté, Apocalypto s'achève sur un épilogue superbe, où la petite histoire rejoint la grande pour mieux s'en éloigner.
En pleine maîtrise de ses moyens, Mel Gibson livre une oeuvre d'une puissance rarement atteinte, brassant la peur, l'aveuglement religieux et la survie. Si quelques menus défauts sont présents - il y a visiblement eu un concours du nom Maya le plus crétin, la palme revenant à "Ivrogne Quatre" (!!) - et si il reste, contre toute attente, un vrai grand film à faire sur les Fils du Soleil, ce Rambo chez le Mayas reste une expérience des plus jubilatoires, menée à un train d'enfer et qui deviendra, qui sait, un classique du genre. Après Braveheart, Mel Gibson peut se vanter d'un nouveau chef d'oeuvre...
Lestat []

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