Il est 20h30. Patrick Poivre d'Arvor achève la présentation de l'un des derniers journaux de sa noble carrière. Tandis que le générique de TF1 retentit, vient alors la question cruciale et tant redoutée : « Qu'est-ce qu'il y a à la télévision ce soir ? » lance l'air désabusé votre compagnon. D'un geste machinal, vous saisissez votre Télé 7 Jours et feuilletez péniblement les pages. On est mardi et les bordures sont toujours vertes ce jour-là. Votre regard terne parcourt la grille de programmes... Non décidément, il n'y a rien sur les chaînes hertziennes. Il y a bien du foot sur Canal Plus au pire des cas pour satisfaire l'appétit audiovisuel de votre mari, mais vous ne mangez pas de cette bouillie-là. Sans en dire mot, vous continuez secrètement votre recherche. Il y a bien une comédie avec Ben Stiller et Cameron Diaz, mais vous n'avez pas TPS... Pugnace, vous insistez. Et là, tout à coup, votre quête s'arrête sur Teva ! Votre œil engourdi reprend de l'éclat : « Oh ! Il y a Angélique ! ». Votre cœur soudain palpite et se noue... Vos pensées s'égarent au-delà d'Evelyne Dhéliat... Angélique...
Jeoffrey ! Jeoffrey ! *Un violon éploré s'enflamme alors* Rares sont les ignorants qui n'ont pas rencontré, au gré de leurs croisades audiovisuelles d'une soirée, Michèle Mercier et ses conquêtes masculines. Vous le savez au fond de votre âme : Angélique est à elle seule une représentation idéaliste de la femme. Généreuse, têtue, sensuelle, caractérielle, insoumise et intelligente... Vous rêviez d'être Angélique. Vous aussi désiriez ardemment vous agripper contre une montagne de testostérones, non dépourvues d'élégance, à la place de votre Michel Field en papier étouffé contre votre poitrine. Vous aussi rêviez de fastes réceptions, d'aventures romanesques, d'érotisme bien rangé. Mais non, vous êtes là, assise dignement dans votre canapé, aux côtés de votre mari et devant Evelyne Dhéliat... Angélique...
Avant d'être une saga cinématographique rediffusée chaque année au même titre que La gloire de mon père ou La Grande Vadrouille, Angélique est tout d'abord un succès littéraire. En 1950, Joëlle Danterne visite Versailles. Journaliste et nouvelliste ayant reçu dans le passé différents prix, l'écrivain désire rédiger un roman historique se déroulant sous l'ère du Roi Soleil. Ainsi naît Angélique. Publié d'abord en Allemagne sous le pseudonyme d'Anne Goulon (nom de son mari), les tomes sont par la suite édités en France. Le succès ne se fait pas attendre. 6 volumes paraissent dans 27 langues, rencontrant les uns après les autres un enthousiasme unanime non démenti. En 1964, le miracle a lieu : Angélique est enfin sur grand écran pour le plus grand bonheur de ses millions d'adulateurs.
Angélique (Michèle Mercier), fille du Baron de Sance-de-Manteloup, est une adolescente insouciante, courant à travers les champs en compagnie de son fidèle compagnon Nicolas (Guliano Gemma), le beau Nicolas... Pour dompter son esprit rebelle, son père la confie au marquis de Plessis-Bellières : son cousin Philippe (Claude Giraud)... Le beau Philippe... Un jour, harcelée par les gamineries incessantes de ce dernier, Angélique se réfugie de manière hasardeuse dans une chambre du château. Malheur ! Elle assiste, cachée derrière une armoire, à un complot organisé par le prince de Condé pour empoisonner le roi. Dissimulant pendant son absence le breuvage mortel, la demoiselle demeure un témoin gênant : Angélique est envoyée de force dans un pensionnat de bonne sœur pendant 4 ans. A son retour, la jeune femme retrouve son père ruiné dans son domaine familial. Pour recouvrer ses dettes, il lui annonce qu'elle est l'instrument d'un mariage arrangé avec Jeoffrey de Peyrac (Robert Hossein), le beau Jeoffrey... Un homme d'une richesse insoupçonnée mais ayant la réputation d'être défiguré et donc... affreux.
Angélique dans les bras d'un homme affreux ? Non cela n'est pas concevable ! La veille de son départ pour rejoindre Jeoffrey, Angélique craque. Sa première fois, elle le veut avec un être beau, un être doux. « Tu seras doux Nicolas ? » susurre-t-elle innocemment. Nicolas, laissant échapper un soupir, craque : «Oh oui Angélique ».
Surpris tous les deux allongés dans le foin par un fermier, il en faut de peu pour que le beau Nicolas se fasse tuer, mais il empale son adversaire avec une fourche. Nicolas doit fuir. Angélique jure de le retrouver à l'aube s'il fuit, mais elle ne viendra jamais au rendez-vous prévu. Pauvre Nicolas...
Résignée, Angélique affronte le boiteux Jeoffrey de Peyrac.... Mais sa cicatrice est décidément trop affreuse. Commence alors un jeu de séduction où l'homme tentera de part son esprit brillant d'apprivoiser Angélique. Vaillant jusqu'au bout, elle succombera au charme de Jeoffrey... Et la caméra aussi qui ne se fixe plus sur le côté gauche de son visage. Enfin ! Jeoffrey est beau.... Tout semble parfait dans ce décor idyllique. Mais le roi, de passage au château, jalouse les richesses du comte de Peyrac. Commence alors l'incroyable et douloureuse chemin de croix d'Angélique.
Divisée en 5 épisodes, Angélique ne change pas au fil des aventures les ingrédients qui en font tout son charme. Une dose de rébellion, un soupçon d'Histoire, mais surtout un déluge d'hommes dont les ardeurs sont arrêtées par la volonté d'une femme. Mise à terre, éclaboussée par le deuil et la ruine, Angélique conserve pourtant sa rage de vivre, cultive sa revanche en empoignant fermement le destin. Ainsi, l'héroïne charme par sa grâce et sa combativité. Intelligente et lumineuse, on se fruste pourtant quand, cruche, elle hurle « Jeoffrey mon amour, revient ! » alors que cette gourdasse est à 5 mètres de lui pendant que son mort-vivant de mari la fuit ! Telle est donc Angélique: une garçonne entreprenante, mais manquée par ses excès de féminité. Le public fleur bleue s'exalte devant ce conte de fée, où il n'y a pas un mais plusieurs princes charmants, peuplé de diaboliques favorites jalouses qui seront toujours punies, mais aussi d'amis énigmatiques et d'espoirs entretenus qui ne sont pas à jamais éteints. Angélique est notre fiction, le film caché de notre vie que nous nous plaisons à imaginer ; retraçant une épopée tumultueuse que beaucoup espèrent connaître tout en sachant qu'elle n'existera jamais.
Au générique, les apparitions de têtes d'affiches ne faiblissent pas et ont souvent été campés dans leurs rôles respectifs. Personne ne dégagera Michèle Mercier d'Angélique. Malgré sa filmographie et autres palmarès imposants, on attribue toujours Robert Hossein à Jeoffrey de Peyrac. D'autres acteurs se dévoilent à leurs débuts. Jean Rochefort sans sa célèbre moustache, Michel Galabru et Jean Lefebvre en valets du roi, ou encore le fougueux Claude Giraud. Un interprète issu de l'académie française, plus connu pour avoir donné la réplique à Louis De Funès dans Les aventures de Rabbi Jacob, ou encore en étant le père du petit Meddhi dans la série Sébastien parmi les hommes. Pourtant, un mystère demeure concernant Claude Giraud. Comédien qui semble pourtant avoir été assez populaire à son époque, nous ne trouvons pas une trace fiable de lui en effectuant une recherche Google. Une biographie quasi inexistante, des apparitions publiques qui ne sont plus d'actualité..... Aussi, chers lecteurs, je vous pose ouvertement la question : qu'est devenu Claude Giraud ? (refermons cette parenthèse cruciale)
Bien entendu, la saga Angélique revendique aussi son lot de ringardise. Même si nous avons ici affaire à une fiction faisant rencontrer personnages imaginaires et réels, la fresque historique est excessivement kitch. Aussi, l'auteur et les réalisateurs ne se sont pas attardés sur la réalité des événements pour privilégier davantage leur récit, fait de capes et d'épées, sans l'exaltation cavalière de Gene Kelly et de ses Trois Mousquetaires. Mais au fur et à mesure, les fils de l'intrigue s'emmêlent et la répétition des événements se ressent surtout dans les deux derniers volets de la série... les volets de trop sans doute:
Les personnages n'évoluent plus dans un décor familier. Autant Indomptable Angélique jongle entre un pied crédible et l'autre absurde, autant Angélique et le Sultan semble avoir été l'adaptation inutile. Les auteurs obligent l'héroïne et son bellâtre à revendiquer péniblement leur amour une ultime fois avant de faire tomber définitivement le rideau, à l'image de ces trilogies cultes qui deviennent des quadrilogies par soucie commercial. Loin de Versailles et de ses complots, Angélique se moue malgré elle en perle du désert sans vraiment faire plonger ses fans dans une ambiance à la fois romantique et machiavélique. Le comte de Peyrac aux manières si subtiles se transforme en un aventurier standard, dont la carte de la virilité ne fait pas mouche en comparaison des héros classiques. Nous nous repaissons des tortures où Angélique conserve toujours sa plastique envoutante et son linceul Dior, mais les scènes cultes ont disparue. Fini les statues dénudées de leur terre, les sectes satanistes ou les tableaux fantômes. Angélique, déracinée, lutte avec peine, aidée par la légendaire musique mêlée de chœur et de violons. Le résultat est sans effets avant qu'apparaisse, enfin, la scène ultime en guise de massage cardiaque.
« Rooohhh ! C'est cul-cul Angélique ! » Vous assomme-t-il tel un coup de massue. Votre compagnon, armé de sa télécommande, commence à zapper de manière hasardeuse à la recherche d'un film d'action avec Jean-Claude Van Damme. Va-t-il vous accorder cette grâce ultime ? Celle de replonger dans vos souvenirs d'enfance ? La Une, la Deux, la Trois passent à la trappe... Même Canal Plus ! « A quoi ça sert de payer un abonnement ? » se demande-t-il. Vous espérez silencieusement que ses investigations seront vaines. « Bon, y'a rien... » Lance-t-il. Vous jubilez sans en donner l'air. « ... Je vais chercher un DVD. » Vous plaque-t-il une dernière fois. Résignée, vous le laissez faire. Il ne peut pas comprendre toute la subtilité d'Angélique, au-delà de la niaiserie apparente. Votre mari n'est pas Joeffrey de Peyrac. Votre mari est un homme, tout simplement...
Amiral []

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