La critique ci-dessous se base sur la version internationale et est donc notée en conséquence.
208 après Jésus-Christ. L'érudit stratège Zhuge Liang et le fougueux vice-roi Zhou Yu s'unissent pour contrer l'invasion du Premier Ministre Cao Cao, bien décidé à unifier toute la Chine sous sa bannière. Une guerre qui trouvera son tournant aux Falaises Rouges.
Parti chercher gloire et fortune au pays du cinéma, ou tout du moins celui des films, John Woo n'a finalement réussi qu'à développer une image caricaturée de ce qu'il est vraiment. En une poignée de films plus (Volte Face) ou moins (Broken Arrow) heureux, voila qu'on ne retient plus de Woo qu'une efficace propension à faire sortir les flingues par paire. Ce qui en soi n'est certes pas si mal, mais ne reflète que sommairement son art. John Woo, comme le prouve son amour pour les comédies musicales -il se casse d'ailleurs les dents depuis quelques années pour en monter une-, est avant tout un cinéaste lyrique, dont les fusillades aux chorégraphies d'un autre monde ne servent que d'antagonismes aux accalmies nourrissant ses histoires d'amitiés, d'honneur et de trahisons. Une oeuvre souvent très noire -ce qui n'empêche pas d'être ludique-, où vivotent des personnages aux sentiments exacerbés.
Woo donc, après avoir lorgné vers un remake des Maîtres de l'Univers (Frank Langella nous avais prévenu : "mouhahahaha je reviendrai", lançait-il dans l'ultime bobine de ce nanar impayable) et pondu un Paycheck ni honteux ni transcendant, repart sur les routes de l'errance artistique, et tel un Zatoichi parcourant les étendues arides pour mieux revenir au pays natal, c'est à Hong Kong que nous le retrouvons, pour les besoins d'une fresque en costume. Si le retour de Woo à HK est symbolique, voire trop pour être vraiment honnête, le genre du film qui nous intéresse ici l'est surement aussi, et cela plus subtilement : le réalisateur n'avait-il pas forgé ses premières armes dans le cinéma d'arts martiaux ? De fait, guère surprenant de voir planer l'ombre de son mentor des débuts, Chang Che, sur Les Trois Royaumes, riche en affrontements épiques et en amitié virile (dont le sous-entendu homosexuel n'est jamais bien loin). Pour cette ambitieuse chronique de la Bataille de la Falaise Rouge, sorte d'équivalent historique chinois de la bataille de Gettysburg durant l'ère Han, John Woo avait mis les petits plats dans les grands pour aboutir à un film fleuve de près de 5h (!), dont on ne peut pour l'instant voir la couleur qu'en import. Nous autres pauvres occidentaux devront nous contenter d'une version dite "internationale", qui certes pèse son poids -2h30- mais ne permet pas de se faire une idée précise quant à la qualité de l'ensemble. Car en l'état, Les Trois Royaumes ressemble à ce qu'il est : une édition expurgée. Et si le rythme s'avère soutenu, les coupes, parfois faites au hachoir, ne jouent pas en la faveur de l'oeuvre. L'histoire, principale victime de cette cure d'amaigrissement, passe ainsi de trop simpliste ("L'union fait la force" et tout le monde se tape dessus) à inutilement compliquée ( surabondance de personnages parfois mal dégrossis), là où stratégies et allusions à Sun Tzu, que l'on devine prépondérante dans le film originel, auraient mérité plus de temps à l'écran, quitte à transformer Les Trois Royaumes en un passionnant jeu d'échec vivant - le premier vrai combat, entièrement axé autour d'une manoeuvre délicate, est à ce titre un bijou de mise en scène-.
Ce remontage un peu sauvage accouche fatalement d'un film un peu malade, la brutalité des combats ne parvenant pas à effacer totalement un aspect spirituel/zen qui surnage envers et contre tout, d'autant que c'est bien à cet aspect que Woo accorde ses plus belles images. Car Les Trois Royaumes a beau regorger de passages-vignettes des plus esthétiques, autant de duels virevoltants, de bateaux en feu et de martyrs magnifiés trahissant le monstrueux talent visuel du réalisateur, il n'en reste pas moins que les instants où John Woo trouve toute sa grâce sont bien les plus contemplatifs. Maître de guerre s'interrompant au son d'une flute, héros dissemblables se jaugeant au cours d'un pacifique duo musical, femme amoureuse pansant son bien-aimé... En fait de trois royaumes se construit alors le portrait de trois hommes, trois sensibilités différentes, trois visions de la guerre, trois manières d'exercer l'art du pugilat. De même que les batailles rangées laissent souvent place au morceau de bravoure individuel d'un homme s'en allant décimer les rangs ennemis, l'épée à la main et ses couilles en bandoulière. Autant de savoureux hommages à ces personnages qui, un temps, hantaient le cinéma chinois et japonais en jouant de la lame ou du poing seul contre tous. Woo préfère en somme la petite histoire à la Grande. Mais c'est ainsi qu'il a finalement toujours fait. De toute façon, Windtalkers l'avait prouvé en son temps, le film de guerre, ce n'est pas forcément sa tasse de thé. C'est d'ailleurs là, paradoxalement, le second reproche que l'on peut faire au film, qui de par sa nature même, bride un John Woo peu à l'aise lorsqu'il s'agit de gérer une masse de belligérants plutôt qu'un solitaire au grand coeur.
Tout amputé que soit Les Trois Royaumes, il y avait bien longtemps que sur le plan humain, John Woo n'avait pas livré un film d'une telle ampleur, d'une telle intensité, retrouvant au détour d'une scène la maestria et la noirceur de ses oeuvres premières, cela sans jamais sacrifier l'aspect jouissif du registre -difficile d'oublier ce gradé qui, dénudé de toute arme, s'en va fracasser une cohorte à coups de placages chabaliens-. La panoplie même du cinéma de Woo s'en retrouve rafraîchie, alors que les ralentis iconisent à tout va, tandis qu'une colombe s'envole soudain, porteuse non pas d'un message de paix mais des fruits d'un espionnage intensif. Tout ceci ne fait que frustrer davantage de n'avoir sous les yeux qu'un résumé. Mais de part cette remise à plat personnelle, John Woo semble bien parti pour donner un nouveau souffle à sa carrière, même si, quitte à jouer les aigris, on est en droit de trouver le bonhomme meilleur avec un Beretta qu'une lame.
Lestat []

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