En 2003 sortait chez-nous 3 Histoires de l'Au Delà, film à sketchs rassemblant trois réalisateurs autour d'un thème commun, en l'occurrence le fantôme. Inégal, le film prend tout son intérêt dans ses différentes approches du cinéma, puisque l'on retrouvait au fil des histoires un cinéaste coréen (Kim Jee-Woon), thaïlandais (Nonzee Nimibutr) et hong-kongais ( Peter Ho-Sun Chan ). Pétri du même moule, la nouvelle anthologie 3...Extrêmes nous propose de poursuivre ce tour d'horizon du cinéma asiatique, puisque s'intéressant à la Chine et au Japon, sans oublier un nouveau détour par la Corée. Si 3 Histoires de l'Au Delà présentait des réalisateurs sans grande notoriété chez nous, 3...Extrêmes semble mettre les petits plats dans les grands pour charmer le public occidental. Le Cantonnais Fruit Chan, auteur d'une trilogie sur la rétrocession de Hong Kong, porte ainsi les couleurs de la Chine, la Corée envoie le nouvellement auréolé Park Chan Wook (Old Boy), quand au Japon, il se voit représenté par le très productif Takashi Miike (Audition), dont ce n'était jamais que la troisième réalisation sur les quatre films qu'il tourna en 2004.
Nouvelle Cuisine, de Fruit Chan
Ancienne vedette de télévision, Mme Li tente de retrouver sa jeunesse perdue auprès de Tante Mei, qui confectionne d'étranges raviolis aux vertus de jouvence...
Si vous en avez assez de manger chinois et cherchez de quoi vous dégoûter à jamais de cette nourriture exquise, Nouvelle Cuisine est fait pour vous. Avec son seul titre, 3...Extrêmes annonçait quelque chose de bien plus corsé que son prédécesseur, et c'est sans aucun doute dans ce premier sketch qu'il l'atteint. Nouvelle Cuisine est une histoire qui enchaîne les instants déviants, pour une plongée dans l'horreur qui va crescendo. Si le début rappelle une improbable version chinoise de Bon Appétit Bien Sur, ce n'est que pour nous faire deviner petit à petit la véritable nature de ces raviolis, et dès lors, le segment va prendre toute sa force et son pouvoir d'attraction. Entre un démonstratif clinique que n'aurai pas renié David Cronenberg et une certaine forme de beauté macabre, Nouvelle Cuisine malmène son spectateur en jouant sur les sensations contradictoires, particulièrement par le biais de la musique qui renforce des scènes éprouvantes en se faisant précisément leurs antithèses. A l'image de cet avortement illégal pratiqué à l'ancienne, superbement mis en image, où Fruit Chan en montre tout à la fois assez pour être interpellé et assez peu pour permettre à l'imaginaire de fonctionner, le tout sur une musique étrange, presque guillerette. Sans aucun doute, le passage le plus dur de l'anthologie dans son ensemble, un avortement qui surpasserait même celui de Cannibal Holocaust par son utilisation exemplaire de l'univers sonore triturant les nerfs. Nouvelle Cuisine qui n'avait jusqu'alors touché le fantastique que du bout des doigts s'achève dans un final extrêmement sombre et troublant, quintessence des vices développés qui laisse le spectateur le coeur au bord des lèvres, mais emprunt d'une troublante fascination. Nouvelle Cuisine, c'est cela, tout à la fois malsain et magnifique, une plongée dans une horreur qui explore des facettes issues des désirs les plus refoulés, mais pourtant terriblement humains...
Typique ou non du cinéma chinois, Fruit Chan construit également la dérangeante ambivalence de Nouvelle Cuisine en faisant de son segment un moyen-métrage coloré à l'aspect musical quasi-omniprésent. Le sketch prend ainsi une dimension étrangement chaleureuse, parfois onirique, autant de poésie malsaine accentuant le malaise qui hante cette histoire démente. On sort de Nouvelle Cuisine presque sur les rotules, étrange objet qu'on est pressé de retrouver autant que de quitter. Nouvelle Cuisine, le plus extrême des trois films, est une réussite incontestable, trouvant le juste milieu entre outrance visuelle et psychologie. Réellement remuant.
Coupez !, de Park Chan Wook
Un réalisateur kidnappé subit les jeux sadiques d'un homme mystérieux.
Quelle déception ! Disons-le tout net, avec Coupez !, Park Chan Wook confirme ce qu'il avait laissé entrevoir avec Old Boy, soit une maîtrise technique et visuelle extraordinaire au service d'une histoire flirtant avec la coquille vide. Coupez ! d'un point de vue purement esthétique est vraiment à tomber, enchaînant des plans séquences affolants tout en développant un huis-clos dont la configuration de couleurs et de forme ne rappelle rien de moins que le Suspiria de Dario Argento, où l'on retrouve cette dominance de bleu et ces carreaux en damier blanc et noir. C'est effectivement très beau, somptueux même, mais cela ne sauve pas ce sketch d'une intrigue bavarde et sans réel intérêt, qui ne se réveille que dans son dernier quart d'heure. Dernier quart d'heure au final sanglant et sans concessions, qui retombe soudain comme un soufflé, victime d'une sorte de twist mal à propos. Coupez ! est un beau film tout creux et comble de tout d'une influence bien plus occidentale qu'asiatique.
Virtuosité formelle pour un fond difficilement défendable, Coupez ! a pour lui un certain sadisme et un talent pour la suggestion, lui aussi hérité d'Old Boy. A part cela ce morceau d'esbroufe parfois soporifique, qui tente de se donner une dimension trashouille avec de l'infanticide et des doigts coupés, est à ranger au rayon des arnaques cachées dans un bel écrin.
La Boite, de Takashi Miike
Lorsqu'elle s'endort, Kyoko fait un rêve récurrent.
Si le nom de Park Chan Wook titillait les espoirs, celui de Takashi Miike n'attirait qu'une sorte de nuage nébuleux. Il faut dire que Takashi Miike est un réalisateur difficile à cerner, tant par sa boulimie de travail que par sa faculté à partir dans tous les sens pour le meilleur et pour le pire. En témoigne sa filmographie inégale mais gargantuesque, flirtant aussi bien avec l'art et l'essai que le trash, où se mêlent des films tour à tour déjantés ou posés, riches en personnages marginaux. Personnalité complexe, Miike est réputé tour à tour fou, génial, dangereux ou tâcheron, ses amateurs se rejoignant à dire que son style va en s'améliorant alors que ses détracteurs répliquent que ça ne pouvait de toute façon pas être pire. La Boite était ainsi attendue avec un brin de suspicion, d'autant que la présence dans 3...Extrêmes d'un réalisateur aussi...extrême avait de quoi faire frémir. Agréable surprise, La Boite est un joli petit film, délicat et sans faute de goûts. Construit presque intégralement sous forme de flashbacks oniriques s'entremêlant avec la réalité, La Boite oscille entre pur fantastique et une dimension plus ambiguë, appartenant davantage à l'univers du merveilleux. Jouant habilement sur le non-dit et sa structure éclatée, Miike nous livre un film singulièrement calme, parfois contemplatif, où l'on se perd dans la beauté des images et les rares dialogues, autant d'éléments instaurant une ambiance envoûtante et feutrée. La Boite est vraiment un film plaisant, qui prend tout son sens lors du plan final, troublant, transformant l'ensemble en une intéressante réflexion.
Avec La Boite, un Takashi Miike assagi nous livre un film maîtrisé, non dépourvu d'un certain classicisme dans son intrigue. Jouant aussi bien avec les codes du film de fantôme asiatique -on pense parfois à Dark Water- qu'avec ceux propres à l'onirisme, La Boite conclut en beauté cette anthologie, sur une touche qui étrangement n'est pas sans rappeler Une Vierge chez les Morts Vivants dans ses perpétuelles allers et retours entre le réel et l'imaginaire, se terminant sur le plan récurrent de Kyoko se réveillant dans un lit.
Une réussite aux deux tiers pour ce 3...Extrêmes, qui souffre du sketch trop tape à l'oeil de Park Chan Wook, le seul qui sombre par ailleurs dans une certaine banalité. Dommage qu'il fasse tellement tâche entre l'aigre-doux Nouvelle Cuisine et le surprenant La Boite, deux piliers solides pour cette anthologie. Si contrairement à 3 Histoires de l'Au Delà, 3...Extrêmes ne devait pas suivre un thème précis, il est possible de dégager un point commun à ce triptyque, car s'axant sur une dimension ne touchant que très peu au paranormal, pour s'intéresser à un aspect bien plus tangible, prenant naissance dans ces sentiments peu avouables qui forgent l'humain...
Lestat []

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